Statuts actuels en Europe

 

    Dans Pluralisme et minorités religieuses, il est rappelé les niveaux d’un premier bilan prospectif. Le troisième niveau consiste en «  la comparaison entre la France et d’autres pays européens. »[1] Il est ici question d’appliquer ce troisième niveau de prospective au mouvement chrétien Témoin de Jéhovah dans le cadre de l’espace Europe. Nous nous arrêterons sur la situation socio-religieuse de trois pays européens : L’Allemagne, La Russie, l’Italie. Pourquoi ce choix ?  Pour remettre les Témoins de Jéhovah dans leur épaisseur historique en Europe. Ces pays ont un passé socio-religieux intéressant et extrêmement contrasté. Ces trois pays ont en effet connu un passé religieux très riche, mais aussi, au XXe siècle, des périodes totalitaires et anti-religieuses : national-socialisme en Allemagne, socialisme soviétique en Russie, fascisme en Italie. La situation actuelle des Témoins de Jéhovah dans ces pays peut aussi permettre de brosser les traits de leur éventuel développement religieux.

 

1. La comparaison de la France avec d’autres pays européens

 

    « Les spécialistes estiment que fort peu de gens se rendent régulièrement à un office religieux, même si seulement 4% de la population européenne se déclare athée. Les croyances religieuses ne sont pas pour autant absentes de l’espace public ; et leurs manifestations défraient régulièrement la chronique. »[2] C’est le constat que dresse Catherine Haguenau-Moizard à propos des religions en Europe. Et de dresser un tableau intitulé Appartenance religieuse. On constate d’après ce tableau qu’il y aurait 151.865.000 catholiques, 31.720.600 protestants, 1.800.000 anglicans, 890.700 juifs, 7.844.500 musulmans au total dans 6 pays d’Europe, à savoir la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Belgique. Les bouddhistes ne sont pas comptabilisés (?) et les Témoins de Jéhovah non plus.

 

  Les Témoins de Jéhovah sont pourtant 1.308.200 dans ces 6 pays (France 204.200, Royaume-Uni (Grande-Bretagne) 215.600, Allemagne 276.300, Espagne 159.200, Italie 406.600, Belgique 46.300). Les Témoins de Jéhovah sont donc très présents en Europe, et depuis plus d’un siècle maintenant[3]. Ils sont même présents dans tous les pays de l’Europe géographique comme l’attestent les tableaux ci-après.

 

« La Grèce est le pays le plus souvent condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir violé les libertés ethniques et religieuses, explique Panayote Dimitras, porte-parole du Greek Helsinki Monitor [Comité grec de Helsinki, une instance chargée de veiller au respect des droits de l’homme]. Elle a été condamnée à Strasbourg pour infraction sur les droits des Turcs, des Macédoniens, des musulmans, des catholiques, des protestants [dont plusieurs Témoins de Jéhovah]. »[4]

 

  Une directive européenne interdit la mention de la confession religieuse sur les papiers d’identité. La Grèce, en tant que membre de l’Union européenne, est donc sommée de s’aligner sur la norme européenne en « laïcisant » ses documents d’identité. Avec 98% de Grecs se déclarant orthodoxes, les fidèles de cultes minoritaires étaient frappés de discrimination religieuse. Bruxelles a donc interdit la pratique de la mention de la religion sur les papiers. L’archevêque Christodoulos, furieux, a déclenché la guerre sainte contre le gouvernement grec qui veut obtempérer à la directive.  A noter que la constitution grecque est placée sous la protection de « la sainte et indivisible Trinité ».

 

    D’un autre côté, la France a fait retirer la référence à « l’héritage religieux » de l’Europe dans le préambule de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, remplacé par la mention d’un patrimoine « spirituel » commun[5]. Soixante-dix personnalités, dont Jacques Delors et Roselyne Bachelot, montent au créneau et signent un appel dénonçant le « climat de crispation et de méfiance » à l’encontre des religions en France.

 

Présence des Témoins de Jéhovah en Europe communautaire[6] :

 

      Pays

Population totale

Militants

 

Total des fidèles   [militants et sympathisants]

 

Allemagne 

Autriche

Belgique

Danemark

Espagne

France

Grande-Bretagne

Grèce

Irlande

Italie

Luxembourg

Norvège

Pays-Bas                            

Portugal

Suède            

 

82.163.475

8.102.000

10.239.085

5.337.344

39.887.240

59.225.683

59.093.450

10.259.900

5.436.500

57.679.955

504.700

4.493.000

15.863.950

9.509.707

8.869.255

 

165.924

20.458

25.647

14.885

101.158

115.050

126.297

27.575

4.611

228.778

1.850

9.940

31.089

47.555

23.296

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

276.333

33.182

46.360

22.967

159.257

204.237

215.620

43.390

8.195

406.676

3.428

16.303

52.324

92.072

36.752

 

Population de l’Europe   Communautaire   

 

376.665.244

 

 

 

 

Témoins de Jéhovah

en Europe

Communautaire  

 

 

 

944.113

 

 

 

 

 

1.617.096

 

          

  Avec une population totale en Europe de 730.640.172 habitants, la religion chrétienne Témoin de Jéhovah est forte de 2.719.604 fidèles, soit 0.37 % de la population européenne totale.

 

  Au plan européen, ce groupe « d’inspiration judéo-chrétienne » est considéré comme une religion par la Cour européenne des droits de l’homme.[8]

 

  Au Royaume-Uni, les Témoins de Jéhovah possèdent même le statut de Charity[9].

 

  La France leur reconnaît un statut fiscal religieux et les exonère de la taxe foncière sur leurs lieux de culte  (Salles du Royaume). Mais, d’un autre coté, certains parlementaires voudraient restreindre leurs droits par des lois d’exception qui ne seraient pas appliquées aux autres religions[10]. Par exemple, les Témoins de Jéhovah sont actuellement sous le coup d’une décision des services du ministère des Finances selon laquelle leur religion devrait payer une taxe de 60% sur les offrandes de leurs fidèles[11]. Du jamais vu en France ![12]  « Cette décision constitue une menace pour toutes les associations qui sont financées en tout ou partie par les dons de leurs fidèles, adeptes ou sympathisants. En cas de vérification fiscale, elles feront l’objet de redressements (au taux de 60%) sur les dons manuels que leur comptabilité « révélera ». Si elles refusent de déférer aux mises de demeure de déposer l’imprimé 2735 de déclaration des dons reçus, une pénalité de 80% viendra ajouter à la taxation, ce qui portera le total du redressement à un montant supérieur à celui des dons reçus… On veut donc espérer que le jugement de Nanterre [TGI Nanterre 1e ch. C 4 juillet 2000, Association « Les Témoins de Jéhovah » c/Directeur des services fiscaux des Hauts-de-Seine Sud] ne sera pas confirmé. »[13]

 

  Il faut pourtant noter que la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS), présidée par Alain Vivien, se démarquait de la proposition de ‘loi anti-sectes’ About-Picard. « La mission présidée  par  Alain Vivien  suggère  d’abandonner  l’usage  de  la  liste  des  sectes  dressée par les parlementaires. Selon M. Vivien, le dialogue serait impossible avec les « sectes absolues » comme la Scientologie. Mais l’administration pourrait entamer une concertation avec les organismes « dont la doctrine et la pratique peuvent « seulement » contrevenir à la loi par une rigueur ou un intégrisme intransigeant, ou une tendance à couper l’individu de ses repères familiaux et sociaux. « La Mils range notamment dans cette catégorie les Témoins de Jéhovah. De telles « mouvances chrétiennes ou extrême-orientales » ne devraient plus être « considérées comme des sectes », conclut la Mission. »[14]

 

  Pour les Témoins de Jéhovah, il s’agit d’un étonnant retour à la case départ. En 1988, Alain Vivien, député de Seine-et-Marne écrivait à leur propos : « Au sens ancien (celui des historiens des religions par exemple), la secte n’est qu’une dissidence, une branche séparée du tronc d’une grande confession.(…)Le langage populaire entend par secte un mouvement, non nécessairement à but religieux, dont les pratiques sont condamnables dans la mesure où elles contreviennent aux droits de la personne humaine et cherchent à déstabiliser la société en en violant les lois. Il faut donc se méfier du mot secte.(…) Récemment l’opinion s’est émue des négociations entamées par des responsables des Témoins de Jéhovah en vue d’installer en Seine-et-Marne leur unité d’imprimerie pour l’Europe occidentale. (…) Or les Témoins de Jéhovah sont nombreux parmi nous et ne causent aucun trouble (si l’on excepte leur intense prosélytisme domiciliaire !). »[15]

 

  Cette situation en France est tout à fait paradoxale mais elle peut s’expliquer par le fonctionnement quasi schizophrénique du pluralisme religieux dans ce pays.

 

    Mais où en est-on dans d’autres grands pays de l’Union européenne comme l’Allemagne ou l’Italie, ou dans les pays du continent européen qui frappent à la porte de l’Union comme la Russie ?



[1]  J. Baubérot, (sous la direction de), Pluralisme et minorités religieuses, Bibliothèque de l’EPHE, vol. CXVI, Louvain-Paris, 1991, pp. 153-159.

[2] C. Haguenau-Moizard, Etats et religions en Europe, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble (PUG), 2000, pp.5-7.

[3] Droits de l’Homme sans frontières, communiqué de presse, 02 juillet 1998 : « La congrégation chrétienne des Témoins de Jéhovah (…) est en fait et en droit bien établie [comme] une religion internationalement connue. La Cour européenne des Droits de l’Homme l’a d’ailleurs rappelé le 25 mai 1993 dans l’un de ses arrêts les plus éloquents depuis sa fondation. Dans l’affaire Kokkinakis c/Grèce, elle a déclaré que les Témoins de Jéhovah formaient une religion connue (résolution DH 576 adoptée le 15 décembre 1995 par le Conseil des Ministres de l’Europe). »

[4]  Grèce, La dictature des popes, Marianne, n° 177, 11 au 17 septembre 2000, pp. 42-45.

[5] Appel des politiques et intellectuels contre les « crispations » antireligieuses, Agence France Presse (AFP), communiqué du 06/10/2000.

[6] La Tour de Garde, vol.122, n° 1, 1er janvier 2001, pp. 2,18-21. 

[7] La Tour de Garde, vol.122, n °1, 1er janvier 2001, pp. 2,18-21. 

[8] C. Haguenau-Moizard, Etats et religions en Europe, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble (PUG), 2000, pp.128-129.

[9]  The Kingdom Hall Trust, The Ridgeway, London NW7 1RN, United Kingdom, registered in England as a Charity (Organisme de bienfaisance enregistré en Angleterre).

[10]  Le Monde, samedi 16 septembre 2000 : « Déjà adoptée à l’Assemblée, la proposition de loi anti-sectes est critiquée par les Eglises, la Ligue des Droits de l’Homme émet elle aussi des craintes sur le délit de « manipulation mentale ».

[11] Nouvelle escalade dans la discrimination religieuse : Taxer les offrandes faites aux religions minoritaires, Droits de l’Homme sans frontières, communiqué de presse, 02 juillet 1998 : « Nouvelle escalade dans la discrimination religieuse : Taxer les offrandes faites aux religions minoritaires. En France, les offrandes des fidèles des religions minoritaires seront désormais taxables à raison de 60% ! Première victime : les témoins de Jéhovah sommés d’apurer un redressement fiscal de 300 millions de francs. (…) Le scénario de cette attaque à l’encontre de religions minoritaires est simple. Il suffit à l’inspecteur des impôts de ne pas reconnaître le caractère cultuel d’une association religieuse et de lui appliquer les articles 757 et 635A du Code Général des Impôts qui imposent au droit de mutation à titre gratuit de 60% les dons manuels qui lui sont faits. (…) Si la Direction des Services Fiscaux se refuse de suivre la Haute Cour européenne, elle en arrivera à taxer en fait la liberté de religion, ce qui est une violation des articles 9, 10 et 11 de la Convention protégeant les droits fondamentaux sur la liberté de religion et d’expression orale et écrite. La liberté de religion implique également le droit de faire et de recevoir des offrandes pour en assurer son exercice, que l’on appartienne à une religion majoritaire ou minoritaire. Taxer ces offrandes parce qu’elles sont faites à une religion minoritaire à laquelle on se refuse de reconnaître son aspect cultuel constitue une discrimination flagrante condamnée par l’article 14 de la Convention européenne qui assure la jouissance des droits et libertés sans distinction aucune fondée notamment sur la religion ou l’appartenance à une minorité. »

[12] Que se trame-t-il en France ? Les libertés pourraient-elles régresser ? , Fédération Chrétienne des Témoins de Jéhovah de France (FCTJF), document diffusé à 12 millions d’exemplaires dans les rues par les fidèles en octobre 2000. « Cependant, en l’an 2000, le culte des Témoins de Jéhovah continue de faire l’objet de mesures discriminatoires : 1) une répression fiscale : Les services du ministère des Finances ont décidé d’imposer aux Témoins de Jéhovah une taxation confiscatoire à hauteur de 60% de leurs offrandes religieuses. Or, ce n’est pas le cas pour les autres confessions.  Un impôt sur leur denier du culte avec de lourdes pénalités, est ainsi exigé de façon rétroactive pour les années 1993 à 1996. Le tout à la charge des fidèles, qui vivent, pour la grande majorité, avec des moyens modestes. 2) Des propositions de loi inquiétantes ( …) En juin 2000, un arsenal juridique visant, entre autres, le culte des Témoins de Jéhovah a été adopté. »

[13] Taxation des dons manuels : notion de révélation, mémento associations n°3002, rubrique n°254, Bulletin des Associations et Fondations, juridique-fiscal-social-comptable, Editions Francis Lefebvre, bimestriel, 6e année, n° 37F.

[14] Le Monde, samedi 16 septembre 2000, p. 16 : « La proposition de créer un délit de « manipulation mentale » a soulevé une vague de protestations, non seulement de la part de groupements considérés comme sectaires, mais aussi des Eglises. Le porte-parole de l’épiscopat, le Père Stanislas Lalanne, estime que les parlementaires doivent « revoir la copie » : « Le délit de manipulation mentale est tellement flou qu’il risque d’entraîner des débordements incontrôlés. » Le président de la Fédération protestante, le pasteur Jean-Arnold de Clermont, juge, lui aussi, que la proposition About-Picard est « dangereuse » : au cours de la traditionnelle « Assemblée du Désert », le 3 septembre, il a affirmé que les protestants seraient « particulièrement vigilants (…) face au projet de légiférer sur les sectes. »  De son côté, le Père Jacques Trouslard, prêtre à Soissons et consultant de longue date des ‘associations anti-sectes’, défend cette loi et Mgr Herriot affirme que « l’Eglise catholique n’a pas à craindre cette loi, qui ne veut en aucun cas porter atteinte aux religions et aux croyances ». » Il semble cependant que l’Eglise catholique dans son ensemble sente un danger surtout quand on lit par exemple : « La déferlante des affaires de pédophilie qui scandalise l’opinion publique se conjugue à une crise interne plus profonde. (…) On peut évaluer à 30% (5000 à 6000) les prêtres en exercice qui trahissent leur vœu de célibat. (…) Le mensonge permanent de ces prêtres est entretenu par l’Eglise, que la peur du scandale fait agir comme une secte, pressions à l’appui : combien de prêtres invités à partir discrètement, à déménager de nuit ou à « s’exiler » sans explication ? »  La femme est l’avenir du prêtre, Marianne, n° 200, février 2001, pp. 56-62. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) saisie par la Garde des sceaux, juge « que la création d’un délit spécifique de manipulation mentale, prévue par ce texte [la loi About-Picard], n’est pas « opportune ».  Un avis sur la loi contre les sectes,  Le Monde, samedi 23 septembre 2000, p. 14.

[15] A. Vivien, Les sectes et la Seine-et-Marne, Notre Département  La Seine-et-Marne, n°4, décembre 1988-janvier 1989, p. 55.

 

 

 

Les Témoins de Jéhovah en Allemagne

 

  En 1891, Charles Russell entreprend un voyage pastoral à travers le monde. Il visite Berlin et Leipzig. En 1897, le premier numéro de La Tour de Garde en allemand intitulée Zions Wacht-Turm und Verkündiger der Gegenwart Christi est publié à Allegheny en Pennsylvanie. Charles Russell en est le rédacteur en chef et son adjoint est Otto A. Kötitz. Les trois premiers volumes de L’Aurore du Millénium sont déjà publiés en allemand aux États-Unis.[1]

 

Origines des Témoins de Jéhovah en Allemagne

 

  Un dépôt est ouvert à Berlin, au 66 de la rue Nürnberger. Début 1899, ce dépôt  est transféré de Berlin à Brême. En1902, un bureau est ouvert à Elberfeld (Wuppertal). La même année, à Tailfingen, à l’est de la Forêt-Noire, une famille appartenant à l’Église méthodiste écrit pour commander les volumes de L’Aurore du Millénium. L’une des premières congrégations d’Allemagne est fondée et elle en vient à être connue parmi les habitants sous le nom de « congrégation du Millénium. »[2] En octobre 1903, Charles Russell envoie Otto Kötitz en Allemagne. Dans le comté de Lübbecke en Westphalie, environ vingt-cinq hommes et femmes membres d’une Église protestante se réunissent pour étudier la Bible. Ils reçoivent régulièrement la visite des pèlerins envoyés par la Société biblique Watch Tower. La congrégation de Gehlenbeck, une « congrégation mère »  est créée. En 1905, une famille baptiste de Berlin s’intéresse à l’enseignement du pasteur Russell. En 1908, un groupe d’entre vingt et trente personnes, la plupart d’origine baptiste, est formé.  En 1913, le bureau de Barmen organise trois tournées de conférences. En règle générale, les salles sont combles et beaucoup de personnes remettent leur adresse. Une deuxième série de conférences est organisée à Wittenberg, Halle et jusqu’à Hambourg. Une troisième série est conduite jusqu’à la frontière russe.

 

    En février 1909, des conférences publiques sont organisées en Saxe devant un auditoire de 250 à 300 personnes. Cette même année, Charles Russell revient en Allemagne, à Hambourg puis Berlin. A la Salle Hohenzollern, 500 personnes écoutent son discours intitulé « Où sont les morts ? », à Dresde, entre 900 et 1000 personnes, à Barmen, environ mille personnes. Au cours du voyage qu’il fait en 1910, Charles Russell s’arrête pendant une dizaine d’heures à Berlin où il s’adresse à 200 personnes qui attendent sa visite. En 1911, le pasteur prononce des discours sur le sujet « Le sionisme et les prophéties ».[3] Ces conférences soulèvent l’indignation de certains assistants. A Berlin, une centaine de personnes essaient de l’interrompre et quittent la salle au début du discours, tandis qu’à peu près 1400 assistants restent assis et suivent attentivement l’exposé jusqu’à la fin. Le voyage que Charles Russell fait en Europe en été 1912 le conduit à Munich, à Reichenbach, à Dresde, à Berlin, à Barmen et à Kiel. Pour son discours public, il choisit le sujet « Au-delà de la tombe ». Des auditoires de 1500 à 2000 personnes l’écoutent à Munich, à Dresde et à Kiel. A Berlin, le Friedrichshain, la salle la plus grande de la ville pouvant contenir environ 5000 personnes, est réservé. 15 000 à 20 000 personnes ne peuvent pénétrer dans la salle archicomble. En 1913, Joseph Rutherford parle à 2000 personnes à Dresde, et à Berlin à 3000 personnes. Le Photo-Drame de la Création contribue énormément à l’expansion de la religion jéhovéenne au cours de ces années.

 

  Mais à partir de 1914, les Témoins de Jéhovah d’Allemagne entrent dans une période de difficultés. Le 31 octobre 1916, environ cinq semaines après le décès d’Otto Kötitz, Charles Russell meurt à son tour. Un grand découragement et une grande incertitude s’installent parmi les Etudiants de la Bible. Avec la guerre, beaucoup d’entre eux font leur service militaire et combattent au front. D’autres refusent le service combattant mais acceptent de servir comme sanitaires. Certains refusent toute participation à la guerre et sont jetés en prison. Vers la fin de l’année 1919, la crise provoquée par Alexandre Freytag divise les congrégations. Mais le jeudi 27 mai 1920, sept orateurs prennent la parole devant 8 à 9000 personnes dans sept vastes salles situées dans différentes parties de Berlin sur le sujet « La fin est proche ! ». En février 1921, le livre Des millions actuellement vivants ne mourront jamais paraît en allemand et une campagne de conférences qui s’étendrait sur plusieurs années doit commencer officiellement le 15 février. Le 25 juin, 119 conférences auxquelles assistent environ 31.000 personnes sont données en Allemagne. Le 29 octobre, 75.397 personnes y  assistent, et le 10 décembre, 66.143. La Société biblique Watch Tower entreprend les démarches nécessaires sur le plan légal pour que ses statuts soient enregistrés par le gouvernement. Le 7 décembre 1921, la Watch Tower Bible and Tract Society est reconnue en Allemagne comme étant une société étrangère légale.

 

  En 1922, Joseph Rutherford accomplit un grand voyage à travers l’Europe et passe par Hambourg, Berlin, Dresde, Stuttgart, Karlsruhe, Munich, Barmen, Cologne et Leipzig. À Munich, 7000 personnes l’écoute dans le Zirkus Krone archicomble.  En juin 1923, Le bureau allemand de Barmen est transféré à Magdebourg, rue Leipziger. Les troupes françaises commencent à occuper le Rhin et la Ruhr, y compris Barmen et Elberfeld et par voie de conséquence, les services postaux, la gare et la banque sont placés sous contrôle français. Il aurait été très difficile de gérer l’œuvre allemande à partir de Barmen. De 1924 à 1926, la Direction générale des impôts considère la Watch Tower Bible and Tract Society comme une organisation philanthropique et n’exige pas d’impôts sur les publications[4].  Mais en 1928, cette exemption est levée. Il s’ensuit  un procès qui connaît une grande publicité. Les Témoins de Jéhovah lancent une pétition qui est signée par 1.200.000 personnes. Le jugement est rendu en leur faveur. Mais les attaques contre l’activité d’évangélisation des Témoins de Jéhovah se multiplient[5]. Pendant un temps assez court, la Bavière interdit leur œuvre. Durant l’année 1930, on enregistre 434 nouveaux procès. En tout, 1522 affaires sont en instance de jugement. Mais le 19 avril 1930, une circulaire émanant du ministère de l’Intérieur et adressée à tous les officiers de police calme la situation.[6]

 

  En 1931, les Etudiants de la Bible changent de nom et prennent celui de « Témoins de Jéhovah », réaffirmant ainsi leur foi unitarienne. C’est sous ce nom qu’ils  entrent en conflit direct avec le nazisme[7].  Cette même année 1931,  les  autorités  bavaroises reprennent la lutte contre les Témoins de Jéhovah. Le 18 novembre, les officiers de police de Munich promulguent un décret, applicable dans l’ensemble de la Bavière, interdisant toutes les publications éditées par les Étudiants de la Bible. En février 1932, le gouvernement de la Haute-Bavière confirme cette interdiction. Les difficultés continuent de s’accroître de mois en mois, même dans les autres États allemands, souvent provoquées par les S. A., les sections d’assaut de Hitler. Fin 1932, 2335 affaires sont en instance de jugement.

 

 

Les Témoins de Jéhovah face à Hitler

 

  Le 30 janvier 1933, Hitler devient chancelier du Reich. Le 4 février, il fait promulguer un décret autorisant la police à confisquer les publications constituant un danger pour l’ordre et la sécurité publiques. Ce décret restreint également la liberté de presse et de réunion. L’intoxication de l’opinion publique par les média manipulés par les nazis commence au sujet des Témoins de Jéhovah[8].  Maintenant plus de 20.000, ils sont interdits le 13 avril en Bavière, en Saxe le 18 avril, dans la Thuringe le 26 avril et au Bade le 15 mai[9]. D’autres États allemands suivent le mouvement[10]. Le 24 avril, les nazis occupent le bureau de Magdebourg et espèrent y trouver des éléments pour soutenir l’accusation de collaboration avec les communistes.  Mais leurs efforts sont vains et les Témoins de Jéhovah reprennent possession de leurs locaux le 29 avril.

  En été 1933, les Témoins de Jéhovah sont interdits dans la majorité des États allemands. Le 24 juin, ils sont interdits en Prusse au motif que « sous le masque d’un groupement de chercheurs se réunissant pour faire des études scientifiques des Ecritures, l’Association internationale des Etudiants de la Bible et ses organisations secondaires excitent, verbalement et par écrit, le peuple contre les institutions de l’Etat et les institutions ecclésiastiques.(…) Leurs méthodes de combat sont caractérisées par une influence propre à fanatiser leurs adhérents; par des moyens financiers puissants et un travail opiniâtre de décomposition bolchevique, leur pouvoir augmente sans cesse. C’est en partie grâce à des cérémonies particulières qu’elles influencent et exaltent ceux qui écoutent, dérangeant instantanément leur équilibre spirituel.(…) Pour combattre les menées communistes, et pour le maintien de l’ordre et de la sûreté publics, ce mouvement est dissous. »[11]

 

  Le 27 juin, tous les officiers de police reçoivent l’ordre de « perquisitionner immédiatement dans tous les locaux appartenant à des groupements et dans les entreprises, et de confisquer tout ce qui comporterait une marque d’hostilité à l’égard de l’État. » Le lendemain 28 juin, une trentaine de  S. A. occupent le bâtiment de Magdebourg, ferment l’imprimerie et hissent le drapeau à svastika sur le bâtiment[12]. Selon le décret officiel de la police, il est même interdit d’étudier la Bible et de prier dans les locaux de la Société biblique Watch Tower. Le 29 juin, cette action est annoncée par radio à la nation allemande tout entière[13]. La plus grande partie du clergé soutient ouvertement Hitler dans ses efforts pour interdire les Témoins de Jéhovah[14].

 

  La prédication et le culte des Témoins de Jéhovah commencent à s’organiser clandestinement. La Gestapo doit bientôt admettre que les Témoins de Jéhovah ont l’avantage dans le domaine de la stratégie. Certains Témoins de Jéhovah sont incorporés dans le service civil. Ils ne font pas le salut hitlérien et ne participent pas aux élections et aux manifestations politiques[15]. Le gouvernement étudie depuis l’été 1934 un projet de loi qui interdirait les Étudiants de la Bible sur le plan national et les priverait du droit au service civil.[16] L’objectif des nazis est d’enlever aux Témoins de Jéhovah leur moyen d’existence, en les licenciant, en les éloignant de leur lieu de travail, en fermant leurs entreprises et en leur interdisant d’exercer leur profession. Bien souvent, ils empêchent les enfants des Témoins de Jéhovah, qui refusent de tendre le bras et dire Heil Hitler et de saluer le drapeau nazi, de faire des études[17].

 

  La Gestapo utilise maintenant la torture contre les Témoins de Jéhovah. Le 7 octobre 1934, tous les Témoins de Jéhovah d’Allemagne et du monde entier se réunissent à la même heure dans un grand nombre de pays pour protester contre le traitement inhumain que Hitler inflige à leurs frères en Allemagne. Chaque groupe réuni à travers l’Allemagne envoie ce même jour la lettre recommandée suivante :

 

 

«  AUX FONCTIONNAIRES DU GOUVERNEMENT :

La Parole de Jéhovah Dieu, consignée dans la sainte Bible, est la loi suprême et constitue notre guide unique, car nous nous sommes voués à Dieu et désirons être de véritables disciples sincères de Jésus Christ.

Au cours de l’année écoulée, en contradiction avec la loi de Dieu et en violant nos droits, vous avez interdit aux témoins de Jéhovah de se réunir pour adorer Dieu, étudier sa Parole et le servir. Or, sa Parole nous ordonne de ne pas abandonner notre assemblée (Hébreux 10:25). C’est à nous que Jéhovah prescrit : ‘Vous êtes mes témoins que je suis Dieu. Allez, et dites mon message à ce peuple.’ (Ésaïe 43:10, 12; Ésaïe 6:9; Matthieu 24:14). Il existe un conflit direct entre votre loi et celle de Dieu. À l’exemple des fidèles apôtres, ‘nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes’, et c’est ce que nous ferons (Actes 5:29). Par la présente, nous vous avisons donc que nous observerons, à tout prix, les commandements de Dieu, que nous nous réunirons pour étudier sa Parole, et que nous l’adorerons et le servirons comme il l’a prescrit. Si votre gouvernement ou les agents de votre gouvernement nous infligent de mauvais traitements, parce que nous obéissons à Dieu, notre sang reposera sur vos têtes, et vous devrez rendre des comptes à Dieu, le Tout-Puissant.

Nous ne nous intéressons pas aux affaires politiques, mais nous vouons un attachement sans partage au Royaume de Dieu et de Christ le Roi. Nous ne ferons du mal à personne. Nous serions heureux d’habiter en paix et de faire du bien à tous les hommes quand nous en avons l’occasion, mais puisque votre gouvernement et ses représentants continuent d’essayer de nous contraindre à désobéir à la loi suprême de l’univers, nous sommes dans l’obligation de vous informer que par la grâce de Jéhovah Dieu, nous lui obéirons, pleinement confiants qu’il nous délivrera de toute oppression et de tous les oppresseurs. »[18]

 

  

  Pour soutenir leurs frères allemands, les Témoins de Jéhovah du monde entier envoient ce câblogramme au gouvernement de Hitler :

 

« Les mauvais traitements que vous infligez aux Témoins de Jéhovah révoltent tous les honnêtes gens et déshonorent le nom de Jéhovah. Cessez les persécutions contre les Témoins de Jéhovah, sans quoi Dieu vous détruira vous et votre parti national. »[19]

   

 

  Dans beaucoup de villes européennes, la poste refuse d’accepter le télégramme. Hitler entre dans une colère terrible.[20]  S’ensuit une vague d’arrestations.[21] Rien qu’à Hambourg, la Gestapo arrête 142 Témoins de Jéhovah. Pour mieux les combattre, un Commandement spécial de la Gestapo est établi.[22]  Soudain, le 28 août 1936, l’ensemble de la Gestapo déclenche une campagne terrible au cours de laquelle les Témoins de Jéhovah vont être traqués comme des bêtes sauvages. Tous les effectifs disponibles sont mobilisés pour agir jour et nuit, mais surtout la nuit, et s’emparer d’eux. Tous les renseignements que la Gestapo a réunis au cours des mois précédents sont maintenant utilisés. Des milliers de personnes sont mises en prison et ensuite déportées dans des camps de concentration.

 

  En protestation, les Témoins de Jéhovah adoptent une résolution dont deux ou trois mille exemplaires sont envoyés à Hitler et à ses bureaux administratifs en Allemagne. Un exemplaire est également envoyé au pape à Rome. Franz Zürcher, de Berne, qui avait envoyé ces exemplaires le 9 septembre 1936, reçoit la confirmation qu’ils ont bien été reçus au Vatican et à la Chancellerie du Reich à Berlin. La résolution, dont le texte comporte trois pages et demie dactylographiées, contient les phrases suivantes :

 

  « Nous protestons énergiquement contre les traitements cruels que font subir aux Témoins de Jéhovah la Hiérarchie catholique romaine et ses alliés en Allemagne et dans d’autres parties du monde, mais nous laissons l’issue de la situation entièrement entre les mains du Seigneur, notre Dieu, qui, selon sa Parole, récompensera chacun pleinement. (...) Nous envoyons nos salutations chaleureuses à nos frères persécutés d’Allemagne, et nous les encourageons à demeurer courageux et à compter pleinement sur les promesses du Dieu tout-puissant, Jéhovah, et son Christ. (...) »[23]

 

 

    Cette résolution est diffusée parmi un grand nombre de personnes en Allemagne, grâce à une campagne éclair. Des 300.000 exemplaires imprimés à Berne, 200.000 sont envoyés à Prague, d’où ils sont transportés à travers la frontière près de Zittau, et à d’autres endroits dans les monts Riesen. Les 100.000 exemplaires qui restent doivent être introduits en Allemagne en passant par les Pays-Bas, mais ils sont confisqués dans ce pays.

 

  La résolution est distribuée le 12 décembre 1936, entre 17 et 19 heures. La Gestapo est dépitée. La résolution est mentionnée à presque tous les interrogatoires et procès. Les tortionnaires prétendent que les affirmations de la résolution sont inexactes et dénuées de preuves. En réaction, les Témoins de Jéhovah publient une Lettre ouverte diffusée lors d’une campagne éclair, fixée au 20 juin 1937, comme celle menée pour diffuser la résolution.[24] Les agents de la Gestapo sont fous furieux et procèdent à des séries d’arrestations. L’objectif de la Gestapo est désormais que toute personne suffisamment courageuse pour rester fidèle à son Dieu Jéhovah doit être détruite. La circulaire de la Gestapo de Düsseldorf du 12 mai 1937 précise que tout Témoin de Jéhovah doit être placé en camp de concentration même sans chef d’accusation, de simples soupçons suffisent. En mars 1938, les nazis interdisent la correspondance aux Témoins de Jéhovah dans les camps de concentration. Cette interdiction totale dure neuf mois[25]. Ensuite, chaque Témoin de Jéhovah peut écrire seulement cinq lignes par mois à ses parents et encore à partir d’un texte préécrit.[26]

 

  En France, ces exactions commises par la Gestapo sur un groupe religieux minoritaire allemand ne sont pas ignorées. En 1939, un numéro entier de Notre Combat est consacré à « La Gestapo, ses origines – ses chefs, son organisation. »[27] On peut y lire : « Le chef de la Police d’Ordre est le général Daluegue. Celui de la Gestapo est M. Himmler. Il a choisi comme collaborateur immédiat M. Heydrich. Ces deux hommes ont sous leurs ordres directs une armée d’agents en civil qui comptait en 1938 près de 50.000 hommes et une armée en uniforme noir (les Schutz-Staffeln) plus connus sous la dénomination : S.S. forte de plus de deux cent mille soldats, ayant un armement identique à celui de la Reichswehr. M. Heydrich, en prenant possession de sa charge, a indiqué quels étaient les ennemis de l’intérieur : marxistes, communistes, pionniers de la Bible [Témoins de Jéhovah], juifs, francs-maçons et clergé politique. (…)Les chefs de cette puissante organisation ont (…) à diverses reprises, tracé les grandes lignes de la tâche confiée à leurs collaborateurs (…). Les agents de la Gestapo doivent utiliser les armes qui se trouvent à leur portée. (…) Ces armes sont les journaux, les films et les livres. Les armes avouées. (…)  La mort  est  peu  de  chose,  comparée  aux tortures infligées aux malheureux ennemis du régime qui agonisent lentement dans les camps de concentration. Certains y endurent depuis 1933 des souffrances quotidiennes. »

 

 

  En avril 1939, il y a 427 femmes Témoins de Jéhovah au camp de concentration de Lichtenburg (sur un total de 1065 détenues, soit 40% de l’effectif). En août 1939, il y en a un nombre équivalent au camp de concentration de Ravensbrück (27 % de l’effectif total des détenues) [28]. La Seconde Guerre mondiale éclate et la situation empire encore pour les Témoins de Jéhovah[29]. Les jeunes Témoins de Jéhovah objecteurs de conscience qui refusent d’être enrôlés dans l’armée du Reich sont déportés dans le camp de concentration de Dachau[30].

 

  Les Témoins de Jéhovah font leur compte, à partir de chiffres dont ils sont absolument sûrs : « Au cours du règne de Hitler, 1 687 d’entre eux furent mis en chômage, 284 perdirent leur commerce, 735 furent expulsés de leur logement et 457 se virent interdire l’exercice de leur métier. La propriété de 129 frères fut confisquée, la pension de 826 frères retraités fut arrêtée, et 329 autres frères perdirent leurs biens. Un total de 860 enfants furent enlevés à leurs parents. Trente mariages furent dissous par décision administrative, et 108 divorces furent accordés à des conjoints opposés à la vérité. En tout, 6 019 témoins furent arrêtés, dont bon nombre deux ou trois fois ou même davantage, si bien qu’il y a eu un total de 8 917 arrestations. Les frères furent condamnés à 13 924 années et deux mois de prison (…). Deux mille frères et sœurs furent incarcérés dans les camps de concentration, où ils passèrent un total de 8 078 années et six mois, soit une moyenne de quatre années par personne. Enfin, 635 témoins moururent pendant leur incarcération, dont 253 avaient été condamnés à mort et 203 furent effectivement exécutés. »[31]

 

 

  Après la guerre, un nouveau bureau est ouvert à Wiesbaden. Les locaux sont offerts par la municipalité en réparations des dommages causés aux Témoins de Jéhovah par le régime nazi.Du 28 au 30 septembre 1946, les Témoins de Jéhovah d’Allemagne organisent une grande assemblée à Nuremberg, au Zeppelinwiese. Le président a passé lui-même 9 ans en camp de concentration. Ils veulent dire au monde entier qu’ils sont toujours vivants et résolus à propager leur foi unitarienne. Et le jour de la clôture de leur assemblée, le 30 septembre 1946, alors que les 6000 assistants écoutent le discours intitulé « Vaillants face à l’après-guerre », le verdict du procès de Nuremberg tombe : les criminels de guerre nazis sont condamnés à mort.

 

  En 1947, devant le dénuement des Témoins de Jéhovah allemands, des secours humanitaires sous forme de denrées alimentaires et de vêtements leur sont envoyés de Suisse et des Etats-Unis : 22.000 colis alimentaires et 220 tonnes de vêtements sont acheminés en Allemagne par l’organisation humanitaire CARE. Les horribles traitements qu’ils ont subis n’ont pas freiné les Témoins de Jéhovah. Ils sont désormais 27.000 militants pour un groupe d’environ 38.000 fidèles. En 1948, ils participent activement aux travaux de reconstruction comme à Kassel où ils déblaient 10.000 mètres cubes de gravats pendant quatre semaines pour pouvoir tenir une assemblée au Karlswiese. Le maire de la ville est présent et 1200 personnes se font baptiser.

 

  Dans ces années d’après guerre, les Témoins de Jéhovah connaissent des taux d’accroissement considérables. De fait, les Témoins de Jéhovah des zones sous contrôle soviétique commencent à connaître des ennuis. Souvent, l’assistance à leurs réunions publiques est plus importante qu’aux réunions du parti communiste soutenues par le gouvernement militaire. Les Témoins de Jéhovah s’adressent au siège de l’administration soviétique de Berlin-Est et obtiennent finalement un certificat attestant qu’ils déploient une activité légale. Cependant, les autorités militaires russes leur refusent de tenir une assemblée à Leipzig. Néanmoins, les immeubles de Magdebourg (17-19 Wachtturmstrasse et 16 Leipziger Strasse), situés désormais en Allemagne de l’Est (jusqu’en 1989), leur sont rendus et le 24 juin 1949, l’Etat de saxe leur restitue les bâtiments des  5-7 Fuchsberg et des 1-3 Wachtturmstrasse. 

 

  A l’assemblée tenue au  Waldbühne de Berlin en juillet 1949, les pressions du régime communiste commencent à ce faire sentir. Mais 33.000 personnes sont présentes. Le représentant des Témoins de Jéhovah, Erich Frost, proteste à la station de radio américaine (RIAS) de Berlin : « Le bolchevisme est-il supérieur aux autres systèmes ? Les communistes se croient-ils forcés d’achever ce que Hitler a commencé ? Nous n’avons pas craint les nazis et nous ne craignons pas davantage les communistes ! »[32]

 

  Une résolution est envoyée à l’administration militaire russe en Allemagne protestant énergiquement contre  les interdictions antidémocratiques et anticonstitutionnelles, la limitation des services religieux en Saxe et la confiscation des lieux réservés à ces services. Un exemplaire de cette résolution est envoyé à plus de 4000 hauts fonctionnaires ainsi qu’aux responsables de journaux, de stations de radio, d’agences de presse, à Berlin, en Allemagne de l’Ouest et de l’Est.

 

  En 1950, les communistes durcissent leur répression: interdiction des études bibliques, interruption des services religieux, licenciements de fonctionnaires pour cause d’appartenance à la religion Témoin de Jéhovah. Le 18 février 1950, les Témoins de Jéhovah signent une pétition pour que leur soit garantie la liberté religieuse par la République Démocratique Allemande (RDA). En réponse, les restrictions s’accentuent. Le 27 juin, les Témoins de Jéhovah d’Allemagne de l’Est adressent une nouvelle pétition au gouvernement dirigé par le ministre-président Otto Grotewohl. Cette fois, les communistes tombent définitivement le masque. Le 30 août 1950 vers 4 heures du matin, 25 à 30 agents en civil des forces de police communistes placées sous le commandement de deux officiers russes font irruption au Béthel de Magdebourg. Tout le monde est arrêté. Le 31 août, le ministère de l’Intérieur rédige une lettre informant la Société biblique Watch Tower à Magdebourg qu’elle est désormais interdite.

 

  Une vague d’arrestations s’ensuit dans toute la RDA. Un Témoin de Jéhovah met sa tenue de bagnard frappée du triangle violet qu’il portait dans les camps de concentration nazis pour accueillir les agents qui viennent l’arrêter.[33] De nombreuses et lourdes peines d’emprisonnement sont prononcées après quelques parodies de procès. L’œuvre des Témoins de Jéhovah entre à nouveau dans la clandestinité, mais les Témoins de Jéhovah de l’Ouest gardent cependant des contacts étroits avec leurs frères de l’Est jusqu’à la construction du mur de Berlin en août 1961.

 

  D’après les chiffres des Témoins de Jéhovah, de 1950 à 1961, la RDA arrête 2 897 d’entre eux, dont 2 202 y compris 674 femmes sont traduits devant les tribunaux et condamnés au total à 12.013 ans de prison, soit en moyenne 5 ans et demi par personne. Au cours de leur emprisonnement, 37 meurent de mauvais traitements, de maladie, de malnutrition ou de vieillesse. Douze condamnés à la prison à vie voient leur peine commuée en quinze ans de réclusion.[34]

 

  A partir de 1963, les arrestations diminuent et certains sont relâchés et envoyés en Allemagne de l’Ouest. Wilhelm Engel est confié aux services de la Croix-Rouge à la frontière du secteur de Berlin. Il est immédiatement admis dans un hôpital où il meurt quelques semaines plus tard. Il avait été déporté en camp de concentration  pendant  neuf ans  sous le régime hitlérien  puis avait été arrêté lors de la rafle communiste de 1950 et avait passé au total vingt-trois années de sa vie en prison à cause de sa foi unitarienne.[35]

 

    En novembre 1964, les communistes rendent obligatoire le service militaire. Les jeunes Témoins de Jéhovah objecteurs de conscience sont désormais envoyés en camp de travail. Les pressions contre les Témoins de Jéhovah deviennent quotidiennes. Ils sont chassés de leur maison pour des logements inconfortables, ils doivent travailler très dur pour des salaires de misère et les jeunes n’ont pas accès aux formations d’apprentissage. Mais quand le mur de Berlin tombe en 1989, les Témoins de Jéhovah d’Allemagne de l’Est sont toujours bien présents et peuvent se réunir à nouveau avec leurs frères de l’Ouest qui, dans le contexte du miracle économique et de liberté religieuse de la RFA, ont connu des taux d’accroissement très importants.  

                          

Mémoire de Témoins

  

  François Bédarida pose la question : « Qui, à part les spécialistes, connaît le destin des témoins de Jéhovah sous le IIIe Reich ? Pourtant, tout au long des douze années du régime, la persécution s’est abattue sur eux avec un acharnement constant et avec une violence implacable. Eux aussi ont connu l’horreur de l’univers concentrationnaire. Eux aussi ont payé un lourd tribut à la fidélité à leurs convictions. Pourquoi ces chrétiens sont-ils les oubliés de l’histoire ? »[37]

 

  Les ouvrages de plus en plus nombreux publiés après la guerre sur cette période noire citent parfois les Témoins de Jéhovah mais souvent sous des noms qui ne permettent pas de les identifier.[38] Les Témoins de Jéhovah anciens déportés réunis au sein du Cercle Européen des Témoins de Jéhovah Anciens Déportés et internés (CETJAD), prenant conscience que cela fera oublier leur martyre, publient en 1994 Mémoire de Témoins 1933-1945.[39] Dans cet ouvrage, des survivants décrivent, preuves documentaires à l’appui, le long calvaire qu’ils ont enduré pour leur foi chrétienne. Aujourd’hui,  grâce à ce document et aux expositions, aux conférences, aux projections organisés par le CETJAD, les ouvrages consacrés à cette période du nazisme utilisent le nom de Témoins de Jéhovah pour parler du groupe en question et de ceux qui y appartenaient. « L’idéologie du national-socialisme s’en prit aussi à plus de cent mille handicapés et arriérés mentaux, à des milliers d’homosexuels et de témoins de Jéhovah, à plusieurs millions de civils polonais et d’Europe de l’Est, et à des millions de prisonniers de guerre soviétiques. »[40]

 

  Geneviève de Gaulle Anthonioz, nièce du général de Gaulle, est déportée à Ravensbrück. Elle est placée dans une cellule du camp, le « bunker », dans des conditions d’isolement très dures. Là, elle fait la connaissance d’une Témoin de Jéhovah qui lui apporte la nourriture. « En effet, une détenue âgée exécute les ordres. Elle porte le triangle violet des Témoins de Jéhovah et un numéro qui la signale comme une des premières immatriculées dans le camp.(…) Un dimanche après-midi, la détenue âgée qui fait le service ouvre la porte de ma cellule et allume une lumière. A mi-voix, elle m’explique qu’il y a une fête chez les SS, qu’ils ont beaucoup bu et qu’elle me propose, pour m’occuper, de réparer ses chaussettes. J’accepte avec plaisir et elle me remet de la laine, une aiguille et des ciseaux. Les trous sont d’une bonne taille et je remercie les religieuses qui m’ont appris en pension à repriser et même à remmailler à l’aiguille. Quand le témoin de Jéhovah vient reprendre son bien, elle pousse de petits cris d’admiration… Si je veux elle me rapportera du travail. Souvent, par la suite, elle me laisse plusieurs heures les ciseaux et les aiguilles. Je puis ainsi réparer mes habits et découper les marges de papier blanc. L’idée me vient de broder pour Anna (elle m’a dit s’appeler ainsi) un petit mouchoir que je lui donnerai comme cadeau de Noël. (…) J’ai terminé mon mouchoir pour Anna et j’ai brodé dans un angle son matricule. Demain matin, je le lui glisserai dans la main quand elle me passera le café par le guichet. Ainsi, aurai-je au moins pu faire un cadeau, échanger un sourire avec un être humain. (…) Le lendemain la porte s’ouvre et avec stupeur je vois entrer Anna.  Elle  a  un  bon sourire et dépose sur ma paillasse un petit carton. « Ce sont vos amies qui vous l’envoient pour Noël. Je n’ai pu l’apporter plus tôt, car nous avons été très surveillées. Maintenant les SS dorment tous après leur nuit de saoulerie et de débauche. J’ai pu prendre la clé. Sortez tout ce qu’il y a dans le carton, je viendrai le rechercher tout à l’heure. (…) » Plus tard, Geneviève de Gaulle est libérée du « bunker ». «  Je quitte ma cellule, peut-être pour toujours ? Il me semble que j’y ai passé des années entières, et vécu plusieurs vies. Anna, silencieuse, se tient dans le couloir. Elle a dans la main le petit mouchoir que je lui ai donné à Noël et l’agite discrètement pour me dire au revoir. »[41]

 

  Les anciens déportés Témoins de Jéhovah ne sont pas certains de ne pas avoir à revivre un jour les horreurs qu’ils ont vécues. Récemment, ils posaient la question « Un deuxième holocauste, est-ce possible ? » à l’occasion du Forum international sur l’Holocauste réuni à Stockholm du 26 au 28 janvier 2000, forum auquel assistèrent des chefs d’Etat et autres représentants de 48 gouvernements du monde.[42] Ils rappellent que leur combat fut religieux, remporta la victoire sur l’idéologie de haine du nazisme et que leur groupe est toujours bien présent aujourd’hui, déterminé à continuer à professer sa foi chrétienne unitarienne et à obtenir une pleine reconnaissance sociale et légale.

 

 

Une résistance spirituelle pour la Mémoire de la déportation religieuse

 

  « Cette persécution est venue buter contre la résistance spirituelle, tenace et victorieuse, de croyants capables d’opposer la force intérieure de leur foi en Jésus-Christ au poids des pressions externes, à commencer par la violence physique de l’Etat policier – et cela jusqu’à l’héroïsme et au martyre. »[43] François Bédarida voit au moins trois raisons pour expliquer les persécutions que subissent les Témoins de Jéhovah par l’Etat nazi[44] :

 

1. La nature même de l’idéologie national-socialiste qui repose sur  le principe de la Volksgemeinschaft, la communauté nationale germanique imposant au monde son nationalisme communautariste, raciste, et pangermaniste, une quasi religion nazie. Cette religion totalitaire, vérité officielle,  ne pouvait que s’opposer violemment aux Témoins de Jéhovah, obstinément fidèles aux valeurs évangéliques et à l’universalisme chrétien.  Dans un tel contexte de religion nazie fanatisant le peuple allemand, ces chrétiens ne pouvaient être considérés que comme des déviants malfaisants et dangereux, à combattre et à éliminer.

 

2. Le caractère totalitaire du régime national-socialiste qui veut instaurer un système total de contrôle et d’encadrement de la vie des individus et de la collectivité englobant à la fois la sphère du privé et celle du public. Les armes de ce régime sont la dictature absolue, la terreur, une idéologie unique manipulant puis contrôlant les média et l’opinion publique, le culte d’un chef charismatique et messianique. Les Témoins de Jéhovah ne pouvaient que rejeter ces exigences de l’Etat-Moloch, tant la contradiction était éclatante entre les prétentions d’un pouvoir tyrannique et la liberté des enfants de Dieu qui était au fondement de leur engagement religieux.

 

3. Un conflit impitoyable entre deux religions, c’est la raison la plus importante du combat inégal entre la toute petite minorité Témoin de Jéhovah allemande et le grand  et cruel géant nazi. Le nazisme proclame un nouveau millénarisme, le Reich de 1000 ans, une nouvelle Eglise, selon l’affirmation  de  Hitler  lui-même,  une  foi  nouvelle  constituée  par  le  mythe  du  sang  nordique annonçant la victoire prochaine du principe germanique sur le principe chrétien de l’amour. « Aux yeux des tenants du néo-paganisme nazi et des adeptes du culte d’un Hitler proclamé Sauveur et Messie, que pouvaient compter les croyances et les fidélités jugées archaïques et asociales, des « étudiants de la Bible » ? »

 

 

  Et, de fait,  la résistance spirituelle des Témoins de Jéhovah en Allemagne nationale-socialiste peut bien être considéré comme un effet de  leur foi unitarienne, antitrinitaire, de leur croyance en un Dieu unique, clairement identifié et nommé. C’est tout un groupe religieux minoritaire qui va s’opposer à la religion nazie. « Leur opposition à Hitler a eu cette caractéristique de ne pas être le fait de quelques individus seulement, mais d’un groupe dans sa globalité, au nom de sa foi. En cela, quel que soit leur credo particulier, ils interrogent en effet la chrétienté… »[45]

 

  Alors que la plupart des chrétiens trinitariens, largement majoritaires, s’alignent sur le régime hitlérien, individuellement mais aussi, très officiellement, au niveau de leurs groupes religieux[46], les Témoins de Jéhovah, au nom de leur Dieu unique, s’opposent farouchement à l’idéologie nazie, pour eux  blasphématoire. « Les témoins de Jéhovah étaient des citoyens qui avaient résolu ouvertement de ne pas soutenir le régime, un choix qui leur valut un châtiment rigoureux. Ils refusèrent de prêter serment d’allégeance à Hitler. Pour eux, il n’y avait qu’un seul Dieu, le leur. Cette résistance est exceptionnelle car il leur aurait suffi de signer un document déclarant leur allégeance pour cesser d’être persécutés. Or, très peu d’entre eux le firent. Sur près de 20 000 témoins de Jéhovah, plusieurs milliers furent envoyés en camp de concentration. On estime que 25% des membres de ce groupe périrent aux mains des nazis. »[47]  Seul leur Dieu Jéhovah méritait pour eux l’adoration, adoration qu’il n’était pas question de partager avec Hitler et ses symboles néo-païens. Ainsi, ils préfèrent mourir plutôt que d’abjurer.[48] « Ceux qui meurent pour une idée se montrent courageux et forts jusqu’au bout, les asociaux s’obstinent, défaillent et cherchent à résister à l’inévitable.(…) On ne pouvait ébranler la foi (des témoins de Jéhovah) d’une façon définitive. (…) Ils se placèrent devant le panneau de bois qui servait de cible  avec des visages illuminés, rayonnant d’une allégresse qui n’avait plus rien d’humain. C’est ainsi que je me représentais les premiers martyrs du christianisme, debout dans l’arène en attendant d’être dévorés par les bêtes fauves. Avec une expression de joie extatique, les yeux levés vers le ciel, les mains jointes pour la prière, ces hommes accueillirent la mort. Tous ceux qui avaient assisté à l’exécution – même les soldats du peloton – étaient profondément émus. »[49]

 

    C’est fort de ce passé héroïque de résistance au nazisme, que les Témoins de Jéhovah allemands réclament aujourd’hui une existence en tant que religion chrétienne minoritaire bénéficiant intégralement de ses droits. « La Cour administrative fédérale à Berlin avait estimé en juin 1997 que les Témoins de Jéhovah  ne  pouvaient  prétendre  au  statut  de collectivité de droit public dont jouissent les Eglises en Allemagne, jugeant qu’ils ne font preuve d’aucune « loyauté envers l’Etat ». » Les Témoins de Jéhovah saisissent alors la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, invoquant une atteinte à leur liberté de culte et une inégalité de traitement entre les différentes Eglises, alors même que l’égalité de traitement est garantie par la Constitution allemande. Le 19 décembre 2000, la Cour constitutionnelle allemande a cassé ce jugement qui déniait aux Témoins de Jéhovah le droit d’obtenir le statut d’Eglise avec tous ses avantages. « La justice n’avait pas à exiger des Témoins de Jéhovah une telle preuve de « loyauté envers l’Etat », comme condition d’obtention du statut d’Eglise. (…) L’organisation [des Témoins de Jéhovah] est « apolitique » et ne constitue pas un danger pour la démocratie. »[50]

 

  Cette décision doit servir à promouvoir la tolérance vers des minorités religieuses non seulement en Allemagne mais aussi dans toute l’Europe. La Cour constitutionnelle fédérale a maintenant déféré le cas à Berlin auprès du Tribunal administratif fédéral pour une nouvelle décision conforme aux critères de la Cour constitutionnelle. Si les Témoins de Jéhovah d’Allemagne obtiennent finalement un statut religieux, ils pourront bénéficier d’une part de l’impôt collecté directement par le fisc allemand auprès des fidèles, bénéficier de subventions publiques, offrir un soutien moral dans les prisons et seront représentés au sein des autorités de surveillance de l’audiovisuel.



[1] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, p. 68.

[2] idem, p. 70.

[3] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, pp. 75, 76. 

[4] F. Bédarida, préface du livre de G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, pp. II, III :  « Lors de l’arrivée au pouvoir de Hitler, les témoins de Jéhovah constituaient sur le territoire du Reich une communauté religieuse très minoritaire, mais vigoureuse et bien intégrée. (..) Non seulement les Témoins ne constituent en Allemagne qu’une infime minorité de la population, puisque les statistiques leur accordent quelque 20 000 adhérents sur un total de plus de 60 millions d’habitants, mais ce sont des citoyens paisibles et respectueux des lois, qui ne menacent personne et ne demande qu’à travailler en élevant dignement leurs enfants. »

[5] Saarbrücker Landes Zeihing, 16 décembre 1929: « Malheureusement, la police n’a rien pu faire à propos de l’œuvre des Étudiants de la Bible. Les arrestations effectuées jusqu’à présent (...) se sont toutes terminées par l’acquittement (...). Toutefois, pour un cas semblable, la cour de justice de Berlin a prononcé un jugement de condamnation posant en principe que la diffusion de publications religieuses de maison en maison et dans les rites tombe sous le coup des règlements de police relatifs à l’observance du repos sabbatique du dimanche et des fêtes, dans le cas où un effort physique est impliqué ; il s’agit donc d’un travail considéré comme tel par le public. (…) Heureusement, depuis cette décision, plusieurs tribunaux de la Sarre ont prononcé un jugement de condamnation dans des cas semblables. L’occasion nous est donc donnée maintenant de mettre un terme à l’œuvre des Étudiants de la Bible. »

[6] Cette circulaire dit entre autres : « Pour l’instant, [cette] association poursuit un but essentiellement religieux et ne déploie aucune activité politique. (...) À l’avenir, les poursuites judiciaires sous l’inculpation de violation des lois du Reich sur le colportage seront à éviter. »

[7] Dans les ouvrages parlant d’eux touchant  cette époque, les Témoins de Jéhovah sont désignés par des termes très divers : Etudiants de la Bible,  Scrutateurs de la Bible, Chercheurs de la Bible, Pionniers de la Bible, Sectateurs de la Bible, Bibelforscher, Bibelforscherinnen, Ernst Bibelforscher, Bifo, fondamentalistes. Dans les camps de concentration, les Témoins de Jéhovah portent le triangle de leur catégorie particulière, un triangle violet, cousu, pointe en bas, sur leur uniforme rayé de bagnard. Cf. F. Bédarida, Laurent Gervereau (sous la direction de), La déportation, le système concentrationnaire nazi, Musée d’histoire contemporaine, BDIC, Nanterre, 1995, pp. 21, 30, 47, 82, 126, 165, 181, 284, 298.

[8] G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, pp. 70, 72, 80, 81, 82, 84, 88, 92 : « La technique mise en œuvre par les nazis consistait à présenter les témoins de Jéhovah comme des ennemis de l’Etat. (…) Leurs adversaires multiplièrent les rapprochements abusifs et les explications sommaires qui devenaient autant d’accusations. (…) Le « danger » que ces chrétiens représentent pour l’ordre nazi ne doit pas être sous-estimé ; pour y parvenir on exploite la peur du nombre. [Des chiffres fantaisistes sont proclamés tous azimuts: les Etudiants de la Bible sont 350.000, 1 à 2 millions, 5 à 6 millions rien qu’en Allemagne !] Cette façon de lancer des chiffres les plus fantaisistes, associée à la phobie d’une révolution rouge, était de nature à entretenir une crainte irrationnelle des Bibelforscher et permettait de justifier les mesures d’interdiction les plus énergiques. (…) En pratiquant l’amalgame avec les Juifs et les communistes, les doctrinaires de l’Etat-parti déclenchèrent contre les témoins de Jéhovah un mouvement d’opinion irréversible. La désinformation, d’abord fomentée par les idéologues les plus sectaires, allait atteindre la population tout entière en prenant les apparences de l’information. (…) Les propagandistes s’appuyaient dans leur « campagne d’information » sur de pseudo-« traités scientifiques », par exemple une « expertise » établie par l’éditeur du Welt-Dienst [Service mondial] antisémite, le lieutenant-colonel en retraite Ulrich Fleischhauer. (…) Son « expertise » présentée comme un traité scientifique sur les Juifs, les francs-maçons et les témoins de Jéhovah s’étala un temps en bonne place à la devanture des librairies. (…) Certains journaux reprirent à leur compte des informations sans fondement, ajoutant – même si ce fut peut-être sans volonté de nuire ou de désinformer – médisances et calomnies à des rumeurs sciemment entretenues et déjà trop nombreuses. (…) La Gestapo collabora avec le service de sûreté de la SS. Elle intensifia ses efforts d’ « information » (…) lors de conférences sur les sectes. A cet effet, on établit en premier lieu une documentation à usage interne, qui parvenait confidentiellement aux autorités chargées de l’action  contre les Bibelforscher. Outre cette documentation pour informer et éduquer, on adressa aussi aux services subordonnés des témoignages émanant de Bibelforscher, qui devaient prouver combien les Etudiants sérieux de la Bible étaient « des éléments haineux, absolument hostiles à l’Etat. » (…) Complètement asservi à l’idéologie totalitaire et intolérante, l’Etat poursuivit les témoins de Jéhovah par le « droit » et grâce à l’empressement des serviteurs zélés de l’appareil judiciaire et de l’administration. La société, gangrenée par la propagande des journaux et de la radio, ne pouvait qu’aller dans le même sens. »

[9] G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, pp. 67, 69: « Dans un document de 1939, la direction de la Gestapo les mettra en tête de la liste des « sectes interdites » depuis 1933. (…) Comme on ne pouvait invoquer le délit d’opinion, qui n’est pas avouable, pour expliquer leur interdiction on eut recours au seul procédé possible, la désinformation. »  

[10]  F. Bédarida, Laurent Gervereau (sous la direction de), La déportation, le système concentrationnaire nazi, Musée d’histoire contemporaine, BDIC, Nanterre, 1995, p. 82 : « « Mieux vaut s’abriter en l’Eternel que mettre sa confiance dans les puissants » (Ps 118,9). Au nom de ce principe biblique, les Témoins de Jéhovah (Ernsten Bibelforscher) récusent absolument l’autorité étatique. A leur refus, habituels, de révérer les couleurs nationales et de voter, s’ajoutent ainsi ceux du salut hitlérien et du serment au Führer. Ces refus manifestes d’adhésion, l’accusation d’appartenir à une secte internationale « judéo-bolchévique », entre autres, motivent leur persécution. Dès avril 1933, les Bibelforscher font l’objet de brimades et d’humiliations publiques, leurs activités sont interdites, les biens de leurs associations saisis, et leur littérature alimente des autodafés. »

[11] Ordonnance du Ministère prussien de l’Intérieur, n°11 1316a/23.6.33, Berlin, 24 juin 1933, G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, pp. 66, 67.

[12] G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, p. 68 : « Les autorités allemandes insistent en vue de la liquidation de tous les biens. Elles souhaitent faire disparaître l’imprimerie. »

[13] idem, p. 65, communiqué radiophonique: « (…) L’inspection minutieuse de leurs papiers et de leurs différents locaux ayant duré toute une semaine, n’a amené la découverte d’aucun document communiste accablant pour ladite Société. »

[14] Ministre luthérien Otto, discours radiodiffusé le 20 avril, jour anniversaire de la naissance de Hitler,  Oschatzer Gemeinnützige, 21 avril 1933: « L’Église luthérienne allemande de la Saxe s’est consciencieusement adaptée à la nouvelle situation et s’efforcera, en étroite collaboration avec les chefs politiques de notre peuple, de communiquer de nouveau à la nation tout entière la force de l’antique Évangile de Jésus Christ. L’interdiction frappant aujourd’hui l’Association internationale des Étudiants sincères de la Bible et ses annexes en Saxe, peut déjà être considérée comme une première manifestation de cette coopération. Oui, Dieu nous a guidés en ce moment décisif. Jusqu’à présent, il a été avec nous. »

[15] G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, p. 104 : « En Allemagne, les élections sont devenues des référendums. Il s’agit de plébisciter le Führer qui se voit ainsi confirmé dans son rôle de messie de la nation. (…) Officiellement, les élections sont libres mais les pratiques des séides nazis laissent peu de place à la liberté. L’abstention ne sera pas un motif légal mais un prétexte suffisant, pour les SA notamment, pour soumettre les Bibelforscher à de mauvais traitements et pour leur faire subir des arrestations illégales. »

[16]  Cette loi sera effectivement promulguée le 1er avril 1935.

[17]  G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, p.170, 171, 172, 173, 174 :  « Dans le climat général d’intolérance, il devenait de plus en plus difficile, pour les couples religieusement partagés, de continuer la vie commune. (…) [Les enfants  Témoins de Jéhovah] en se distinguant des autres par leur comportement, (…) apparaissaient conditionnés par les idées « sectaires » de leurs parents. » La Gestapo commence à utiliser dans les foyers des Témoins de Jéhovah en 1937 des formulaires avec l’en-tête suivante : « Identité des parents d’enfants en danger » . (…) Mais avant de s’attaquer aux enfants, les nazis favorisèrent la dislocation des couples. On reproche au mari ou la femme Témoin de Jéhovah de causer à son conjoint « d’intolérables difficultés d’ordre matériel et moral », de « ruiner complètement sa situation dans la vie publique » et de l’« entraîner dans un grave conflit intérieur. » «(…) Rapidement, les difficultés avec le corps enseignant vont devenir sérieuses. (…) Après les enseignants et les représentants de la justice, les enquêteurs sociaux devinrent les exécutants de l’idéologie. Pour déterminer l’appartenance à une secte, les enquêteurs s’en tenaient aux directives internes qui définissaient les caractères d’une secte hostile à l’Etat. Conformément aux « directives pour l’étude des sectes » du 18 juin 1937, mises au point par l’organe central de la Sécurité de la SS et appliquées, en particulier, lors de la persécution des Etudiants de la Bible, les fonctionnaires devaient, entre autres, analyser les critères suivants : relations internationales (de la secte) avec indication du siège, au cas ou celui-ci était à l’étranger ; éducation de la jeunesse ; attitude envers l’idéologie national-socialiste ainsi qu’envers l’Etat. Dans une édition plus tardive de ces « directives », sous forme d’un questionnaire, la police s’intéressa en plus à la position de la secte sur le service militaire, un point fatal pour les Etudiants de la Bible. » 

[18] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, pp. 136-137.

[19] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, p. 137.

[20] L’effet que les lettres et surtout les télégrammes produisirent sur Hitler ressort du rapport rédigé par Karl R. Wittig et signé par-devant notaire à Francfort-sur-le-Main, le 13 novembre 1947: «  DÉCLARATION — En ma qualité de plénipotentiaire du général Ludendorff, j’allai trouver, le 7 octobre 1934, sur ordre, le Dr Wilhelm Frick, ministre de l’Intérieur du Reich et de la Prusse, au ministère de l’Intérieur à Berlin, Am Königsplatz 6, afin de recevoir des communications visant à inciter le général Ludendorff à renoncer à son attitude négative à l’égard du régime national-socialiste. Pendant mon entrevue avec le Dr Frick, Hitler apparut soudain et se joignit à la conversation. Lorsque nous en vînmes à parler des mesures prises par le régime national-socialiste contre l’Association internationale des Étudiants de la Bible [témoins de Jéhovah] en Allemagne, le Dr Frick présenta à Hitler un certain nombre de télégrammes de protestation, venus de l’étranger, contre les persécutions des Étudiants de la Bible dans le IIIe Reich, en disant : ‘Si les Étudiants de la Bible ne se mettent pas au pas, nous agirons contre eux par les pires moyens.’ Sur ce, Hitler se leva d’un bond et, les poings serrés, hurla comme un hystérique : ‘Cette engeance sera exterminée en Allemagne !’ Quatre ans après cet entretien, j’ai pu me rendre compte, pendant les sept années que dura ma détention, — qui prit fin au moment où les alliés me délivrèrent, — dans l’enfer des camps de concentration de Sachsenhausen, Flossenbourg et Mauthausen, que l’explosion de colère de Hitler n’était pas une vaine menace, car aucune catégorie de détenus n’a été exposée, dans les camps de concentration susmentionnés, au sadisme de la soldatesque S. S. comme le furent les Étudiants de la Bible ; un sadisme caractérisé par une suite ininterrompue de tortures, physiques et morales qu’aucune langue du monde ne saurait décrire. » Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, pp. 138-139.

[21] S. Bruchfeld, P. A. Levine, Dites-le à vos enfants, histoire de la Shoah en Europe, 1933-1945, traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra, préface de Serge Klarsfeld, Paris, Ramsay, 2000, pp. 38 : « 1935, avril, les témoins de Jéhovah sont exclus de la fonction publique et beaucoup sont arrêtés. »  F. Bédarida, Laurent Gervereau (sous la direction de), La déportation, le système concentrationnaire nazi, Musée d’histoire contemporaine, BDIC, Nanterre, 1995, p. 82 : « Le cinquième précepte du Décalogue leur interdisant de porter les armes, les persécutions s’accentuent à partir de 1935, avec le rétablissement du service militaire : ils sont alors exclus de la fonction publique, licenciés de leur travail, séparés de leurs enfants et commencent à être envoyés en camp de concentration. »

[22]  D’après une notice confidentielle, datée du 24 juin 1936, émanant de la Police secrète de l’État prussien.

[23] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, p. 154.

[24] idem, pp. 156-157: « La patience chrétienne et la honte nous ont empêchés assez longtemps d’attirer l’attention du public en Allemagne et ailleurs sur ces outrages. Nous possédons une documentation écrasante prouvant que les Témoins de Jéhovah ont été cruellement maltraités. Parmi les responsables, signalons surtout un certain Theiss, de Dortmund, et Tennhoff et Heimann, membres de la police secrète de Gelsenkirchen et de Bochum. Ils n’ont pas hésité à frapper des femmes avec des cravaches et des matraques de caoutchouc. Theiss, de Dortmund, et un membre de la police d’État de Hamm ont été particulièrement sadiques avec des femmes chrétiennes. Nous possédons des noms et des détails relatifs à quelque dix-huit cas où des témoins de Jéhovah ont été violentés et tués. Par exemple, au début d’octobre 1936, l’un des Témoins de Jéhovah, nommé Peter Heinen, de la rue Neuhüller, à Gelsenkirchen, en Westphalie, a été battu à mort par la police secrète dans l’Hôtel de ville de Gelsenkirchen. Cet incident tragique a été rapporté au chancelier du Reich Adolf Hitler. Des copies ont été également envoyées au ministre du Reich Rudolf Hess et à Himmler, chef de la police secrète. »

[25] F. Bédarida, Laurent Gervereau (sous la direction de), La déportation, le système concentrationnaire nazi, Musée d’histoire contemporaine, BDIC, Nanterre, 1995, p. 82 : « Dans les camps, malgré la possibilité qui leur est offerte, à partir de septembre 1938, d’être libéré en échange d’une déclaration d’abjuration, la plupart des « triangles violets » conservent leur attitude en refusant de saluer, d’assister aux appels, de participer à l’effort de guerre. Ces refus entraînent de sévices, des exécutions. »

[26] Le texte était ainsi conçu : « Votre lettre a bien été reçue ; merci beaucoup. Je suis bien, en bonne santé et vigoureux. » Mais dans certains cas une note annonçant le décès arrivait avant cette lettre. Dans l’espace en blanc laissé sur la lettre, les autorités du camp apposaient le cachet suivant : « Le prisonnier s’obstine à rester Étudiant de la Bible et refuse de renoncer aux faux enseignements des Étudiants de la Bible. Pour cette raison, il a été privé de l’échange de lettres normalement permis. » Annuaire des Témoins de Jéhovah,1974, pp. 164-165.

[27] Notre Combat, Robert Denoël, directeur de publication, 15 décembre 1939, 1ère année, n° 13, pp.2, 5, 18. « Notre Combat est le premier périodique né de la guerre. Il est fondé pour donner au public une documentation solide qui complétera l’information de la presse en l’éclairant. Notre Combat publie chaque semaine une étude sur une des grandes questions à l’ordre du jour, sur le plan militaire, économique, religieux, social ou diplomatique. » Ont collaboré en autres aux 12 premiers numéros : Louis Gillet, André Maurois, Edmond Vermeil (professeur à la Sorbonne) et Pierre Mac Orlan.

[28] F. Bédarida, Laurent Gervereau (sous la direction de), La déportation, le système concentrationnaire nazi, Musée d’histoire contemporaine, BDIC, Nanterre, 1995, p. 47.

[29] idem, p.82. « Leur situation s’aggrave encore, d’abord lorsque la guerre éclate, et la Gitteraktion lancée contre « tous ceux qui risquent de contrarier l’esprit combatif de la nation » (Heydrich) – des Bibelforscher qui ne répondent pas à l’ordre de mobilisation sont exécutés -, puis à partir de 1942 avec l’évolution de la conjoncture militaire. » 

[30] G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, p. 107 : « Les déportés français ont souvent affirmé que « les triangles violets » étaient des objecteurs de conscience. C’est partiellement vrai, car, comme nous venons de le voir, il y eut antérieurement à la militarisation des motifs d’autres natures. (…) Les jeunes témoins de Jéhovah qui sont objecteurs de conscience vont aller grossir les rangs des détenus des prisons et des camps de concentration. »

[31] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, p. 211. François Bédarida donne les chiffres suivants : « Sur environ 25 000 adeptes, dont 19 268 prédicateurs actifs, en Allemagne en 1933, il y eut plus de 10 000 arrêtés durant le nazisme. (…) Dans les camps, 4 à 5 000 Témoins de Jéhovah trouvèrent la mort. » Cf. F. Bédarida, Laurent Gervereau (sous la direction de), La déportation, le système concentrationnaire nazi, Musée d’histoire contemporaine, BDIC, Nanterre, 1995, p. 82.

[32] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, p. 224.

[33] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1974, p. 225.

[34] idem, pp. 228, 229.

[35] ibidem, p. 229.

[36] sources :   Yearbook of Jehovah’s Witnesses – 1955, p.34,  Yearbook of Jehovah’s Witnesses – 1968, p.38, Annuaire des Témoins de Jéhovah – 1974, pp.32, 106,110, 219,  Annuaire des Témoins de Jéhovah – 1977, p.24, La Tour de garde, 1er janvier 1987, p.10, La Tour de garde, 1er janvier 1990, p.20, La Tour de garde, 1er janvier 1991, p.18, La Tour de garde, 1er janvier 1992, p.10, La Tour de garde, 1er janvier 2001, p.18.

[37] F. Bédarida, préface du livre de G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, p. I.

[38] G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, p. 63 : « Parler des Bibelforscher ou des Etudiants de la Bible dans les camps de concentration est historiquement exact. Cette façon de faire présente cependant l’inconvénient de parler d’un groupe religieux aujourd’hui connu sans que le lecteur ou l’auditeur puisse l’identifier. C’est d’autant plus fâcheux que ce mouvement fut le seul groupe religieux à recevoir un signe d’identification dans les camps. Quand le but est d’informer et d’expliciter, il convient de ramener l’inconnu au connu et d’utiliser le nom actuel de témoins de Jéhovah. »

[39] Mémoire de Témoins 1933-1945, CETJAD, Boulogne-Billancourt, Imprimerie Comelli Fils, septembre 1994, p. 6 : « L’oubli chasse sans cesse le souvenir. Notre lutte spécifique nous semble mal connue, comme occultée. Nous vieillissons, nous qui sommes les mémoires vivantes, survivantes, d’un drame de violence, de sang, de larmes, mais aussi de courage et de victoire. Nous nous sentons tenus d’en parler aux jeunes générations de Témoins, car notre histoire fait partie de leur glorieux patrimoine spirituel. Nous nous sentons tenus de participer à l’effort commun de tous ceux qui maintiennent haut le souvenir. » 

[40] S. Bruchfeld, P. A. Levine, Dites-le à vos enfants, histoire de la Shoah en Europe, 1933-1945, traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra, préface de Serge Klarsfeld, Paris, Ramsay, 2000, p. 3.

[41]  G. de Gaulle Anthonioz, La traversée de la nuit, Paris, Seuil, 1998, pp.20, 26-31, 46, 52, 58, 59.

[42]  Réveillez-vous ! , 8 mai 2001, pp. 12, 13 : « La peur d’un retour du nazisme était flagrante parmi les délégués présents au Forum international de Stockholm sur l’Holocauste. Le professeur Yehuda Bauer, directeur du Centre international d’études sur l’Holocauste à l’Institut de la communauté juive contemporaine, en Israël, a exprimé ainsi cette peur : « Parce que c’est arrivé une fois, cela peut arriver de nouveau, pas sous la même forme, pas nécessairement aux mêmes personnes, ni du fait des mêmes personnes, mais à quiconque du fait de quiconque. Il n’y avait pas de précédent, mais maintenant il existe. »

[43] F. Bédarida, préface du livre de G. Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998, p. VI.

[44]  idem, pp. III-VI.

[45]  Témoignage de Jean Pezet, objecteur de conscience catholique, La Croix, samedi 21 novembre 1998.

[46]  J. Baubérot, Histoire du protestantisme, Paris, PUF, 1987, pp. 117, 118 : « A l’arrivée au pouvoir de Hitler un concordat met à l’abri l’Eglise catholique tandis que le parti des « chrétiens allemands » assure l’élection d’un partisan du nazisme, Ludwig Müller, à la tête d’une Eglise protestante unifiée. Les opposants se groupent autour du luthérien Martin Niemöller et du réformé Karl Barth (…) . Mais l’opposition au nazisme est aussi le fait de gens théologiquement et religieusement très divers. Ainsi près d’un tiers des Témoins de Jéhovah allemands (…) meurent en camps de concentration. »

[47] S. Bruchfeld, P. A. Levine, Dites-le à vos enfants, histoire de la Shoah en Europe, 1933-1945, traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra, préface de Serge Klarsfeld, Paris, Ramsay, 2000, pp. 152, 153, « la résistance civile allemande ».

[48] A. Wieviorka, Auschwitz expliqué à ma fille, Paris, Seuil, 1999, p. 29 : « Ceux qui ont été détenus [dans les camps de concentration] ont souffert de la faim, du froid et ont souvent dû faire des travaux exténuants et même mortels dans des carrières ou des usines. Ils ont vécu l’humiliation extrême. Au début, ce sont des Allemands qui ont été détenus : les opposants, mais aussi les témoins de Jéhovah qui refusaient d’abjurer leur foi, de faire le salut hitlérien et, plus tard, pour les hommes, d’aller à l’armée, et, pour les femmes, de travailler pour les industries de guerre. »

[49] Rudolf Hoess, Le commandant d’Auschwitz parle, traduit de l’allemand par C. de Grunwald, Paris, Juillard, 1959, pp. 92, 95.

[50]  Agence France Presse (AFP), Communiqué du 19 décembre 2000.

 

 

Les Témoins de Jéhovah en Russie

 

  Charles Russell se rend en Russie en 1891.[1] Il y rencontre Joseph Rabinowitch qui croit en Christ et s’efforce de prêcher aux familles juives de la région. En 1927, trois congrégations d’Union soviétique envoient à la Société biblique Watch Tower un rapport sur l’assistance qu’elles enregistrent à l’occasion du Mémorial.[2] Dès 1928, George Young, représentant des Témoins de Jéhovah, rencontre des responsables soviétiques à Moscou pour obtenir l’autorisation d’imprimer des publications chrétiennes.[3]

 

 

Origines des Témoins de Jéhovah en Russie

 

  Pendant la Seconde Guerre mondiale, il semble qu’un certain nombre de jeunes femmes russes emprisonnées à Ravensbrück y rencontrent des Témoins de Jéhovah et se convertissent à leur religion.  Ce phénomène se produisit aussi dans d’autres camps. La guerre terminée, ces Témoins de Jéhovah russes retournèrent dans leur pays et y propagèrent leur foi.

 

 

La situation à l’Est après la seconde guerre mondiale

 

  En 1946, environ 1600 militants sont actifs dans ce pays. Mais les autorités soviétiques pourchassent les Témoins de Jéhovah au même titre que divers contingents.[4] La suppression de la liberté d’expression durant ces décennies dans les pays de l’Est s’accompagne de sévères restrictions à l’encontre de la religion. L’incroyance est activement prêchée, tandis que certaines églises et cathédrales sont converties en musées de l’athéisme, tel celui que de nombreux touristes visitent à Leningrad. Beaucoup d’ecclésiastiques en place préfèrent collaborer avec le régime. La prison et les camps de déportation deviennent l’univers familier de beaucoup de Témoins de Jéhovah où ils font d’ailleurs de nombreuses conversions[5].

 

  En 1957, les Témoins de Jéhovah russes rapportent que 40% d’entre eux le sont devenus dans les camps.  Un autre rapport de 1964 précise : « Il y a, dans ces camps, des Témoins de Jéhovah qui sont là pour la deuxième ou la troisième fois, pour n’avoir pas cessé de prêcher le message après leur libération. » D’autres sont des délinquants qui avaient été mis en prison ou dans un camp, y avaient rencontré des Témoins de Jéhovah et l’étaient eux-mêmes devenus. Au milieu des années 60, les autorités adoptent une attitude moins intolérante à l’égard des Témoins de Jéhovah.

 

  En 1966, les déportés depuis longtemps en Sibérie sont libérés et autorisés à se rendre où ils le veulent dans le pays. Beaucoup rentrent chez eux après de longues années d’absence, mais certains préfèrent rester. Mais, leur œuvre est toujours sous le coup d’une interdiction et les Témoins de Jéhovah restent très prudents dans la pratique de leur culte et de leur œuvre d’évangélisation. En 1988, les choses commencent à changer dans les pays satellites de l’Union soviétique. Un vent de liberté se met à souffler, et  des pays qui avaient soumis les activités des Témoins de Jéhovah à des restrictions se font plus conciliants.

  La Pologne, la Hongrie, la Roumanie et d’autres pays  leur accordent la reconnaissance légale qu’ils demandent. En décembre 1989, Mikhaïl Gorbatchev rencontre le pape Jean-Paul II au Vatican. La Pravda rapporte ces propos du dirigeant soviétique: « Nous avons eu un entretien profond et constructif. (...) Nous avons parlé de religion et des processus en cours dans ce domaine en Europe, dans le monde et en Union soviétique. »[6] L’Osservatore Romano, organe officiel du Vatican, cite ces paroles de M. Gorbatchev prononcées lors de son discours au pape: « Des peuples de nombreuses confessions vivent en URSS: chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes et autres. Tous ont le droit de satisfaire leurs besoins spirituels. Une loi sur la liberté de conscience va être bientôt adoptée dans notre pays. »

 

  Conformément à cette déclaration, en septembre 1990 le corps législatif soviétique approuve une loi accordant la liberté de conscience. L’article 3 de cette loi déclare: « En vertu du droit à la liberté de conscience, tout citoyen décide pour lui-même de ses rapports avec la religion. Il a le droit de pratiquer n’importe quelle religion, à titre individuel ou collectif, ou de n’en pratiquer aucune, d’exprimer et de propager ses convictions religieuses. » Les grandes religions d’Europe de l’Est, l’Église catholique en particulier, prennent des mesures immédiates pour obtenir des nouveaux gouvernements la reconnaissance officielle de leurs activités. Les Témoins de Jéhovah  s’engagent eux aussi dans cette voie pour obtenir leur propre enregistrement[7].

 

 

La résistance spirituelle des Témoins de Jéhovah

 

  Des milliers de Témoins de Jéhovah attendent impatiemment l’instauration de la liberté religieuse. En 1990, 17.454 Témoins de Jéhovah originaires d’Union soviétique sont présents en Pologne, à l’assemblée de Varsovie. Le 27 mars 1991, le « Centre administratif des organisations religieuses des Témoins de Jéhovah en URSS » est enregistré dans un document signé à Moscou par le ministre de la Justice de la République de Russie (République soviétique fédérative socialiste de Russie - RSFSR). Le but de l’Association ainsi constituée est le suivant : « Le but de l’organisation religieuse est d’accomplir l’œuvre religieuse consistant à faire connaître le nom de Jéhovah Dieu et les dispositions qu’il a prises avec amour en faveur de l’humanité par l’entremise de son Royaume céleste confié à Jésus Christ. »

 

  Les moyens de l’Association, énumérés dans la déclaration, pour atteindre ses buts sont les suivants : prédication en public et de maison en maison, enseignement des vérités bibliques aux gens désireux d’écouter, études gratuites de la Bible dirigées à l’aide de publications bibliques,  traduction, importation, édition, impression et distribution de Bibles. Le document décrit le fonctionnement de l’œuvre des Témoins de Jéhovah : direction par le Collège central, congrégations dirigées par un collège d’anciens, Comité directeur [du bureau national] de sept membres,  surveillants de circonscription et de district. Cinq des sept membres du Comité directeur et cinq anciens de longue date signent ce document qui est ensuite  authentifié par le chef du service de l’enregistrement des associations publiques et religieuses. Milton Henschel et Theodore Jaracz, membres du Collège central des Témoins de Jéhovah, sont également présents à cet événement historique.

 

  Des organisations reconnues par la R.S.F.S.R., celle des Témoins de Jéhovah est la première à recevoir son document officiel d’enregistrement. Mais le 20 juin 1996, les services du procureur général de Moscou commencent à instruire une affaire introduite par le Comité pour la protection de la jeunesse contre les fausses religions, une association anti-secte. Faute d’éléments probants se rapportant à cette plainte au sujet des Témoins de Jéhovah,  la procédure est abandonnée  mais sans

cesse relancée par ledit Comité.

 

  Durant cette même période, l’Eglise orthodoxe russe s’engage dans une violente compagne de propagande anti-Témoins de Jéhovah.[8] Parallèlement, en 1997, une loi sur la liberté de conscience et d’association religieuse est votée. Elle reconnaît explicitement comme seules religions « traditionnelles » en Russie, le judaïsme, le bouddhisme, l’islam et le christianisme, avec une place privilégiée pour l’Eglise orthodoxe.  Toutes les organisations et communautés religieuses doivent se faire réenregistrer avant le 31 décembre 2000. Faute de quoi, « ces organisations n’auront plus le droit de célébrer des services dans les lieux publics, de distribuer de la littérature religieuse ou d’être propriétaire. »[9]

 

  Au début de 1999, le procès contre les Témoins de Jéhovah reprend mais est suspendu dès le 12 mars. Cependant,  le 29 avril 1999, le ministère russe de la Justice délivre le certificat d’enregistrement du « Centre administratif des Témoins de Jéhovah de Russie ».[10] Mais le procès mené par les anti-sectes contre les Témoins de Jéhovah est réouvert le 6 février 2001. Le 23 février, le tribunal de Moscou accorde le droit aux Témoins de Jéhovah de continuer leurs activités à Moscou. La juge du tribunal, Elena Prokhorytcheva, notifiera sa décision par écrit. Le Comité de défense contre les sectes a annoncé son intention de faire appel.[11]

 

  Il faut noter cependant que le Conseil de l’Europe a rappelé à l’ordre le gouvernement russe. Celui-ci a en effet adhéré au Conseil il y a 5 ans. Le représentant russe pour les droits de l’Homme, nommé par la Douma pour une période de 5 ans, en l’occurrence Oleg Mironov a estimé que la Russie ne « remplit pas entièrement » ses engagements envers le Conseil de l’Europe. Pour remplir ses obligations, la Russie doit « modifier sa législation concernant l’activité des forces de l’ordre et la liberté de conscience. » Le ministère russe des Affaires étrangères estime que l’adhésion de la Russie au Conseil de l’Europe a été un bon  choix et que sa participation a cette institution aide Moscou à « instaurer les principaux droits et libertés de l’Homme qui sont les avantages essentiels acquis par les Russes au cours de dix dernières années. »[12]

 

  Toutes ces démêlées administratives et judiciaires pour les Témoins de Jéhovah provoquées par les techniques procédurières des associations anti-sectes ne ralentissent pourtant pas la progression très importante des Témoins de Jéhovah en Russie depuis leur premier enregistrement de 1991.

 

Une résistance spirituelle pour la reconnaissance cultuelle chrétienne antitrinitaire

 

  Le patriarche de Moscou et de toutes les Russies Alexis II ne se cache pas d’être l’instigateur de cette forme de persécutions antireligieuses par décret. Il considère que la Russie est sa chasse gardée et il cherche à éliminer la concurrence au nom de l’unité du peuple russe. « Les sectes cherchent à diviser notre peuple », « leur situation financière est bien meilleure que celle des religions traditionnelles de Russie ».[14]

 

  Sur le terrain, l’enregistrement prévu par la loi s’est révélé un simple prétexte pour pouvoir maintenant dissoudre les groupes non validés par l’Eglise orthodoxe. La loi sur les religions de 1997 prévoit que seules les religions « traditionnelles » auront droit de cité en Russie Orthodoxo-Poutinienne, à savoir le judaïsme, le bouddhisme, l’islam et le christianisme. Par christianisme, il faut comprendre orthodoxe russe.

  Bien que la constitution russe garantisse, en principe, l’égalité des religions, cette loi vise sournoisement à éliminer les groupes religieux minoritaires. En effet, l’enregistrement était tellement compliqué qu’il fallait absolument un juriste qualifié pour pouvoir l’obtenir conformément à la loi. « En outre, les autorités locales sont souvent opposées à l’enregistrement de communautés qui ne sont pas considérées comme « traditionnelles en Russie », a déclaré à l’AFP un défenseur des droits de l’homme spécialiste de ces questions Lev Levinson »[15]. Comble de l’ironie, le Vatican a dénoncé cette loi comme injuste. Le catholicisme romain sera-t-il mis en difficulté par le catholicisme orthodoxe ? Va-t-on assister à une guerre idéologique fratricide catholico-catholique ?

 

  En attendant, les droits des Témoins de Jéhovah sont contestés et leur situation est aujourd’hui très compliquée. « La situation est encore plus complexe pour les Témoins de Jéhovah, assignés à quatre reprises devant un tribunal depuis 1996. » Là encore, la responsabilité de l’Eglise orthodoxe est engagée. En effet, elle « dénonce le prosélytisme agressif »[16] des Témoins de Jéhovah. Autrement dit, les Témoins de Jéhovah peuvent, à la rigueur, exister, mais tout militantisme leur serait interdit. Hors, on a vu que le militantisme évangélique est une des caractéristiques de ce mouvement chrétien antitrinitaire.

 

  En attendant, l’Eglise orthodoxe est redevenue quasiment la religion officielle de la Russie. Vladimir Poutine mise sur l’orthodoxie pour asseoir son pouvoir. Même le chef du Parti communiste Guennadi Ziouganov, dont on peut douter de la sincérité,  propose que l’Etat accorde à l’Eglise orthodoxe les privilèges et subventions propres à tout organisme officiel. Anatoli Krassikov, expert du Centre de recherches socio-religieuses de l’Institut de l’Europe, avertit que  « si l’on arrive à transformer l’orthodoxie en idéologie, ce sera un retour au totalitarisme. »[17]

 

  Pour savoir comment les choses vont évoluer, il faudra observer par exemple comment la Douma va traiter l’objection de conscience des jeunes Témoins de Jéhovah. En effet, la Douma doit adopter dans le courant de l’année 2001 une loi sur le service civil sur le modèle français (durée du service civil double à celle du service militaire). « Il faudra également « que les motifs de religion ou de conviction ne soient pas seulement déclarés, mais prouvés, afin d’empêcher les personnes concernées d’échapper au service militaire », a déclaré le responsable de l’état-major russe.[18]



[1] Dans le numéro anglais de La Tour de Garde de Sion et Messager de la présence du Christ de septembre 1891, Charles Russel écrit qu’il était allé à Kishinev (Russie) au cours d’un voyage en Europe. Il relate en détail sa visite à Joseph Rabinowitch et les conversations intéressantes qu’ils ont ensemble autour des Evangiles.

[2]  Une nouvelle réjouissante d'Union soviétique, La Tour de Garde, 15 juillet 1991, pp. 8-11.

[3]  Réveillez-vous ! , 22 avril 2001, p. 13.

[4] Au début du siècle, les révolutionnaires communistes de Russie avaient jugé la destruction de la religion nécessaire pour la libération du prolétariat. L’athéisme devait affranchir les masses laborieuses du fardeau des préjugés et des illusions du passé. En 1939, Staline ferme la quasi-totalité des plus de 40.000 églises orthodoxes d’Union soviétique utilisées avant 1917. Seules 100 sont encore ouvertes au culte.

[5] Ch. Ronsac (sous la direction de), Le livre noir du communisme, Paris, Editions Robert Laffont, 1997, pp. 278, 445 : « Les opérations de déportation de « contingents divers », selon la classification du ministère de l’Intérieur, continuèrent jusqu’à la mort de Staline. Ainsi, au cours des années 1951-1952, furent déportés, au titre d’opérations ponctuelles de petite envergure, (…) 4 365 Témoins de Jéhovah. Seule différence avec les déportés appartenant aux divers peuples « punis » : ces contingents divers n’étaient pas déportés « à perpétuité », mais pour une durée de dix à vingt ans. (…) Les Témoins de Jéhovah, considérés comme des « espions américains », furent particulièrement visés : en 1951, plus de 2 000 d’entre eux étaient incarcérés » .

[6]  Les Témoins de Jéhovah en Union soviétique, RV, 8 janvier 1991, p. 11.

[7] L’intransigeantisme des chefs de l’Eglise orthodoxe russe les pousse rapidement à faire pression sur le gouvernement pour contrecarrer les efforts des Témoins de Jéhovah afin d’obtenir leur enregistrement. En 1992, le journal italien Il Sabato rapporte: « Pendant sa récente visite au Vatican, l’archevêque Kirill de Smolensk [une des plus anciennes villes de Russie] (...) a demandé au pape un soutien international pour faire face à l’accroissement vertigineux des Témoins de Jéhovah et de groupes semblables en Union soviétique. »  La Tour de Garde, 15 août 1992, p. 32.

[8] Komsomolskaya Pravda, 21 novembre 1998 : « Sur une période de deux ans seulement, l’Eglise orthodoxe russe a publié plus de dix livres, brochures et manuels ‘consacrés’ à la communauté jéhoviste. (…) Probablement avant tout parce que l’organisation [des Témoins de Jéhovah] a vu le nombre de ses membres décupler au cours des sept dernières années et que l’Eglise orthodoxe russe, comme toute autre organisation hiérarchique, n’aime pas la concurrence. »  

[9]  Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000.

[10]  Réveillez-vous ! , 22 avril 201, p. 14.

[11]  Les Témoins de Jéhovah ne seront pas interdits à Moscou ; Victoria Loguinova, Victoire des Témoins de Jéhovah devant la justice russe, Agence France Presse (AFP), Moscou, 23 février 2001.

[12] Conseil de l’Europe : Moscou ne « remplit pas entièrement » ses engagements (Mironov), Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 27 février 2001.

[13] sources :La Tour de Garde, 1er janvier 1993, p.15, La Tour de Garde, 1er janvier 1994, p.15, La Tour de Garde, 1er janvier 1995, p.15, La Tour de Garde, 1er janvier 1996, p.15, La Tour de Garde, 1er janvier 1997, p.20, La Tour de Garde, 1er janvier 1998, p.20, La Tour de Garde, 1er janvier 1999, p.14, La Tour de Garde, 1er janvier 2000, p.15, La Tour de Garde, 1er janvier 2001, p.19.

[14]  Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000.

[15] Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000.

[16] Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000.

[17] Nicolas Miletitch, L’Eglise orthodoxe presque religion d’Etat en Russie avec Poutine, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 5 mars 2001.

[18] Les militaires russes donnent la chasse aux insoumis, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 30 mars 2001.

 

 

 

Les Témoins de Jéhovah en Italie

 

  Les premiers Témoins de Jéhovah italiens sont en fait des Vaudois[1]. En 1891, Charles Russell s’arrête à Pignerol, petite ville piémontaise dans les vallées vaudoises à 38 kilomètres de Turin. Il y fait la connaissance du professeur Daniele Rivoire, un Vaudois qui enseigne les langues au centre culturel vaudois de Torre Pellice. Le professeur Rivoire partage les conceptions théologiques du pasteur Russell. Plus tard, Fanny Lugli, une Vaudoise de San Germano Chisone, près de Pignerol, reçoit de parents américains le livre Le divin Plan des Âges écrit par le pasteur. Vers 1903, elle organise des réunions chez elle avec un petit groupe de personnes. La même année, le professeur Rivoire traduit le livre Le divin Plan des Âges en italien. Il fait imprimer le livre à ses propres frais à la Tipografia Sociale en 1904. Le professeur Rivoire se met également à traduire en italien Le Phare de la Tour de Sion, Messager de la présence de Christ [La Tour de garde].

 

 

Origines des Témoins de Jéhovah en Italie

 

  La première congrégation des Témoins de Jéhovah est formée à Pignerol en 1908. Quand Charles Russell revient en Italie en 1912 une quarantaine de personnes assistent aux offices. Vers 1913, à Cérignole, dans la province de Foggia, le professeur Giuseppe Banchetti, pasteur vaudois, reçoit régulièrement des ouvrages jéhovéens. L’Eglise vaudoise locale forme bientôt un groupe d’Étudiants de la Bible. En mai 1915, l’Italie entre en guerre. Remigio Cuminetti est appelé au service militaire et décide de garder sa neutralité. Il passe devant le tribunal militaire d’Alexandrie[2]. Il est condamné à trois ans et deux mois d’emprisonnement pour trahison envers le roi et les lois du pays.[3]

 

  A la fin de la guerre, les Témoins de Jéhovah ouvrent un bureau après 1919 à Pignerol, dans une maison louée au 11, Via Silvio Pellico. Le professeur Banchetti reprend la traduction des ouvrages de la Société biblique La Tour de Garde. Entre 1920 et 1935, des émigrants qui étaient devenus Témoins de Jéhovah en Belgique, en France et aux États-Unis, reviennent en Italie. D’autres groupes d’Étudiants de la Bible se forment. Une première assemblée se tient à Pignerol du 23 au 26 avril 1925 dans une grande pièce de l’hôtel Corona Grossa.  Comme il aurait été ridicule d’attendre des autorités fascistes l’autorisation de tenir cette assemblée, les organisateurs font passer la réunion pour un mariage. Et de fait, durant l’assemblée, Remigio Cuminetti épouse Albina Protti. L’assistance s’élève à 70 personnes et on procède à 10 baptêmes.

 

  En 1929, un concordat est signé entre l’Église catholique et l’État fasciste. Une triste période de répression religieuse commence.

 

 

Résistance spirituelle au fascisme

 

  De petits groupes disséminés réussissent à survivre à Pratola Peligna, Roseto Degli Abruzzi, Malo, Faenza, Zortea, Montesilvano, Pianella, Spoltore. En 1932, un nouveau bureau est ouvert à Milan. Il est enregistré à la Chambre de commerce locale sous le nom de Società Watch Tower. Le Tribunal spécial fasciste est constitué après un attentat manqué contre Mussolini à Bologne en octobre 1926. Cette institution qui siège au Palais de Justice de Rome est l’une des nombreuses mesures prises pour tuer dans l’œuf toute dissidence antifasciste. Connue officiellement sous le nom de Tribunal spécial pour la protection de l’État, elle demeure en vigueur de 1927 à 1943, période durant laquelle elle prononce plus de 5000 verdicts, dont 42 condamnations à mort (au nombre desquelles 31 sont exécutées).

 

  En outre, la redoutable OVRA (la police secrète chargée des activités antifascistes) surveille tout, y compris la cinquantaine de Témoins de Jéhovah italiens. Le bureau de Milan est fermé quelques mois après son inauguration. Remigio Cuminetti poursuit seul sa correspondance clandestine avec les autres Témoins de Jéhovah. De temps à autre, il leur envoie quelques  ouvrages ou des lettres personnelles et, chaque fois que c’est possible, il leur rend visite pour les encourager. En 1935, il déménage de Pignerol à Turin, au 18 Via Borgone[4].

 

  Le 9 avril 1935, le secrétariat aux cultes du ministère de l’Intérieur émet une circulaire sur les « Associations pentecôtistes ».[5] La déclaration de guerre de l’Italie à l’Éthiopie en octobre 1935 contribue à l’aggravation des persécutions qui sévissent contre les quelques Témoins de Jéhovah du pays. Le 22 août 1939, une autre circulaire[6] est publiée au sujet de la « secte religieuse pentecôtiste et assimilée ». Cette circulaire déclare en autre :

 

« Voici plusieurs années que l’on observe en Italie la parution de diverses sectes religieuses évangéliques introduites de l’étranger, particulièrement d’Amérique. Leurs doctrines sont contraires à tout gouvernement établi. (...) Les ‘Pentecôtistes’ sont des propagandistes extrêmement actifs et tenaces. Même après les mesures prises récemment contre eux, ils s’efforcent de se rencontrer partout où ils le peuvent, même en rase campagne. Néanmoins, le plus souvent, ils se retrouvent au domicile d’un de leurs adhérents, de jour ou de nuit, afin d’échapper à l’attention vigilante des autorités. (...) Dernièrement, on a signalé des cas d’individus réquisitionnés pour le service militaire et qui ont refusé de tirer à la cible sous prétexte que, ‘Pentecôtistes’, ils sont par principe contre l’usage des armes. (...) Il est donc nécessaire de faire opposition à ces sectes avec la plus grande résolution. (...) À cette fin, nous requérons qu’une enquête précise soit effectuée afin de vérifier l’existence éventuelle de groupements des dits ‘Pentecôtistes’ ou d’autres sectes semblables dans les diverses provinces. Il faudra prendre toutes les mesures légales à l’encontre de quiconque sera trouvé en train de prendre part à une réunion, à des rites religieux ou à des activités de propagande. On demandera au ministère des instructions sur la façon de procéder dans les autres cas. En outre, nous recommandons que tous les adhérents connus des sectes en question soient gardés sous stricte surveillance et qu’au moindre soupçon on les fouille personnellement, que l’on perquisitionne à leur domicile, afin de vérifier s’ils sont en possession d’ouvrages imprimés à des fins de propagande ou encore s’ils maintiennent des contacts avec des coreligionnaires pour participer au culte. (...) Toutes les brochures confisquées jusqu’ici aux adhérents de la secte ‘pentecôtiste’ sont des traductions d’ouvrages américains, la plupart écrits par un certain J. F. Rutherford et édités par la ‘Watch Tower Bible and Tract Society — International Bible Students Association — Brooklyn, N.Y., USA’. (...) Il faut empêcher l’introduction et la diffusion de ce genre de brochures sur le territoire national. En conclusion,  il faut  noter  que, bien  que  la  secte  des  ‘Pentecôtistes’  soit la seule qui soit identifiés par son nom, nous entendons traiter des ‘sectes’ en général, et non d’une ‘secte’ en particulier, du fait que les brochures susmentionnées donnent l’impression que d’autres sectes ou courants de pensées ont surgi du sein des diverses religions évangéliques reconnues à l’origine (...). »[7]

 

  Les mesures recommandées dans cette circulaire entraînent une vague d’arrestations. Entre octobre et début décembre 1939, près de 300 personnes sont interrogées par l’OVRA. Environ 120 à 140 d’entre elles sont condamnés, dont 26 sont traduites devant le Tribunal spécial comme agitateurs. Les verdicts individuels vont de deux à 11 ans pour un total de 186 années et 10 mois de prison[8]. La décision rendue par la cour est irrévocable, sans possibilité d’appel. Les condamnés restent en prison jusqu’à la chute du régime fasciste. À quelques exceptions près, ils seront relâchés après le mois d’août 1943.

 

  Le docteur Pasquale Andriani, surintendant général de la police d’Avezzano, dans les Abruzzes, mène une enquête conformément aux dispositions stipulées dans la circulaire. Le 12 janvier 1940, il envoie son rapport au procureur public du Tribunal spécial pour la Sécurité de l’État avec copie au directeur de la police. Son rapport porte sur « la secte religieuse des ‘Témoins de Jéhovah’ :

 

« Dans une circulaire publiée en août dernier, le ministère de l’Intérieur a donné des instructions sur l’identification des membres des sectes qui étendent leurs activités au domaine politique. De telles sectes devraient par conséquent être considérées et traitées de la même façon que les mouvements politiques de nature subversive. (…) Nous avons jugé que l’exécution efficace de ces ordres exigeait une enquête plus poussée pour distinguer entre les diverses sectes qui, dans certaines provinces du territoire national, sont représentées par des groupements d’adhérents relativement denses. (...) La secte [des Témoins de Jéhovah] est particulièrement dangereuse du point de vue politique. (...) En bref, on peut dire que [à partir de la brochure ‘Avertissement’] le ‘Duce’ est assimilé au géant Goliath et que ‘la monstruosité haineuse actuelle est le régime sous un dictateur arbitraire et absolu’, soutenu par l’Église de Rome, ‘la grande prostituée’. Après avoir assujetti le peuple italien, ce régime s’est lancé dans la conquête de l’Éthiopie ‘au prix de quantité de vies humaines’. (...) Mais l’aspect le plus grave de la question provient de leur respect pour le précepte chrétien disant: ‘Tu ne tueras point’ ainsi que leur conviction qu’en aucun cas ils ne devraient prendre les armes contre leur prochain. En conséquence, ils jugent qu’ils devraient être exemptés de toute forme de service militaire. Leurs jeunes refusent de faire leurs périodes et, si on les met en prison pour leur position, ils refusent de nouveau de les faire lorsqu’ils sont arrivés au terme de leur peine. »[9]

 

 

    Le rapport poursuit en citant l’activité de 26 Témoins arrêtés comme les responsables de ce mouvement religieux en Italie. En mars 1940, une nouvelle circulaire renforce encore l’arsenal juridique contre les Témoins de Jéhovah[10].  Le  Clergé  catholique  prend  officiellement  part  à la chasse aux Témoins de Jéhovah[11]. La décision des autorités italiennes d’entrer dans la Seconde Guerre mondiale en juin 1940 ne fait qu’aggraver encore la situation.

 

 

Après la Seconde Guerre mondiale, une expansion importante et continue

 

  Le fascisme chute en 1943. La majorité des Témoins de Jéhovah sont alors libérés de prison. En 1946, ils sont à peine plus de 100 répartis dans tout le pays. En septembre 1947, se tient la première assemblée d’après guerre à Roseto degli Abruzzi. Dans les années 50, les assemblées regroupent en général une moyenne de 200 personnes. Le 27 décembre 1947, la Constitution de la République italienne entre en vigueur.

 

  Cette Constitution reconnaît de nouveau les droits fondamentaux. Mais le clergé catholique n’hésite pas à invoquer les lois fascistes non encore abrogées et contraires à la Constitution pour freiner la progression des Témoins de Jéhovah[12]. En 1951, les Témoins de Jéhovah tentent de faire reconnaître officiellement leur groupe religieux. Ils forment une association à Milan, puis remplissent une demande de reconnaissance légale. Le 11 février 1953, la prefettura (préfecture) de Milan rejette leur demande au prétexte que « les conditions nécessaires à la satisfaction de la demande » n’existent pas. D’après la loi, il faut remplir deux conditions principales: 1) La religion doit être “connue” par le gouvernement, et 2) ses objectifs ne doivent pas être contraires aux intérêts de la loi et de l’ordre ni à la moralité publique. En 1957, les Témoins de Jéhovah italiens remportent cependant deux victoires marquantes. La première a trait aux 26 d’entre eux condamnés par le Tribunal spécial. Après la chute du fascisme, beaucoup de condamnés par cette juridiction font réviser leur procès et sont acquittés.

 

  Le Tribunal spécial avait accusé les Témoins de Jéhovah d’être « une société secrète qui se livrait à des activités visant à changer la forme de gouvernement et à répandre une propagande nuisible pour l’identité nationale » ; ils étaient également censés poursuivre « des objectifs criminels ».[13]  Les Témoins de Jéhovah  veulent  faire  casser  ces verdicts afin d’établir de bonnes relations avec les autorités. Le procès est révisé par la cour d’appel d’Aquila, le 20 mars 1957, en présence de 11 des 26 personnes concernées. La cour décide de casser les verdicts précédents, reconnaissant par conséquent que l’activité des Témoins de Jéhovah n’était ni illégale ni subversive.

 

  L’autre victoire est remportée à l’occasion de l’assemblée de Milan, à la fin juin. Cette assemblée commence le jeudi après-midi dans la salle des Jardins d’Hiver de l’Odéon. Au moins 30 à 40 agents de police entrent dans la salle et ordonnent l’interruption de l’assemblée sous prétexte que les propriétaires de la salle n’ont pas rempli les demandes d’autorisation nécessaires. Les propriétaires des jardins d’Hiver font savoir qu’ils ont trouvé un local au cinéma Arenella. Mais la police n’abandonne pas. Elle revient dans la nouvelle salle pour créer d’autres difficultés. L’assemblée se tient néanmoins, mais l’affaire n’en reste pas là. Une importante campagne de presse  se déroule en faveur des Témoins de Jéhovah. Des journaux décrivent la manière d’agir de la police comme « un abus d’autorité sans précédent »[14], et son intervention illégale fait l’objet de questions orales au Parlement durant une session du Sénat.[15] À la suite de cet incident, les Témoins de Jéhovah occupent le devant de la scène, jusque dans les milieux gouvernementaux.[16]

 

  Vers la fin des années 50, ils font une nouvelle tentative de reconnaissance cultuelle auprès du ministère de l’Intérieur, tentative qui échoue à nouveau. En février 1976, forts de leur fulgurant accroissement, ils déposent une nouvelle demande qui est cette fois acceptée. Au mois de juin de la même année, ils sont informés de la décision selon laquelle la Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania est reconnue légalement en Italie. A la fin de l’année 1976, l’État leur accorde la permission de nommer des ministres religieux autorisés à célébrer des mariages.

 

  En 1976 et en 1979, deux décrets ministériels autorisent les permanents jéhovéens à bénéficier des services de santé et des retraites dont jouissent les ministres religieux. Des visiteurs de prison Témoins de Jéhovah sont nommés. De nombreux lieux de culte sont construits. Les programmes religieux des Témoins de Jéhovah sont retransmis gratuitement par 280 stations de radio et 30 stations de télévision. Le dynamisme évangélique des Témoins de Jéhovah et leur engagement chrétien ne faiblissent pas. « Il existe en Europe plusieurs pays de vieille tradition catholique où leurs membres « actifs » [ceux des Témoins de Jéhovah]sont plus nombreux que les catholiques prêts à consacrer quelques heures à la vie de l’Eglise en plus de la messe dominicale. »[17] Leur expansion est continue. 

 

 

L’intégration sociale et l’aboutissement à la reconnaissance religieuse

 

  Les Témoins de Jéhovah italiens expliquent très tôt leur point de vue sur la question du refus de la transfusion sanguine. Le 21 février 1978, à la Fondation Carlo Erba de Milan se tient une conférence présidée par le professeur Carlo Sirtori sur le thème « La chirurgie, les transfusions de sang et les Témoins de Jéhovah ». Le 21 avril 1979, l’institut de médecine locale de l’université de Sienne organise une autre conférence ayant pour thème « Le refus de transfusion de sang par des adultes Témoins de Jéhovah et l’ordre constitutionnel »[19]. Le 7 juin 1979, à Ripatransone, (province d’Ascoli Piceno, en Italie centrale), un hôpital municipal organise une conférence sur le thème « Les transfusions de sang et les traitements de remplacement ».[20]

 

  Les jeunes Témoins de Jéhovah objecteurs de conscience traduits devant les tribunaux après la Seconde Guerre mondiale sont condamnés à de lourdes peines et en purgent péniblement une bonne partie en prison. Certains sont condamnés jusqu’à cinq et six fois, chaque sentence ajoutant quatre années d’emprisonnement, voire plus. La raison en est que lorsqu’un jeune Témoin sort de prison, on lui demande de nouveau d’effectuer son service militaire et on le renvoie en prison chaque fois qu’il refuse d’obéir. En théorie, ces condamnations en chaîne peuvent durer jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de 45 ans, âge à partir duquel on n’est plus susceptible d’être appelé. Mais en général, après quelques condamnations, les autorités militaires les exemptent pour motif de santé, afin d’éviter d’en faire des martyrs. On les classe comme « paranoïaques religieux » ou « délirants religieux ».[21]

 

  À mesure qu’augmente le nombre des Témoins de Jéhovah, cette question attire continuellement l’attention du public et des autorités. Finalement, une loi est promulguée selon laquelle ceux qui ne veulent pas faire de service civil seront condamnés à une seule peine de 12 à 15 mois de prison. Entre 1978 et 1980, il y a en moyenne 500 jeunes chaque année en prison pour cette question. En décembre 1980, le ministre de la Défense annonce sur une chaîne de télévision nationale un projet de loi qui améliore la situation des Témoins de Jéhovah objecteurs de conscience.

 

  Le 20 mars 2000, la présidence du Conseil italien annonce qu’un accord reconnaissant les Témoins de Jéhovah comme une religion en Italie a été signé à Rome entre les représentants de l’Etat et ceux de cette religion. Il s’agit clairement d’une reconnaissance officielle pour ce groupe religieux qui occupe aujourd’hui le deuxième rang dans le pays.[22] « Cet accord va permettre à ces religions [Témoins de Jéhovah et Bouddhistes] de bénéficier d’un quota (8 pour mille) de l’impôt sur le revenu versé par les Italiens au choix à des Eglises ou à des œuvres humanitaires de l’Etat. Jusqu’à présent, seules l’Eglise catholique, les Juifs et les Protestants bénéficiaient de cette manne. Le nouveau statut des Bouddhistes et des Témoins de Jéhovah leur donnera également le droit à une assistance spirituelle dans les hôpitaux, les prisons, les casernes, la reconnaissance de leurs rites funéraires, l’institution d’une journée de fête religieuse. (…) « C’est un pas en avant vers le pluralisme dans le domaine de la foi, enfin on tient compte d’une religion considérée comme nouvelle mais qui a plus de 100 ans », a déclaré le représentant des Témoins de Jéhovah, Sergio Rosati. »[23]  Cet accord sera définitivement concrétisé sous la forme d’un projet de loi ratifié par le parlement italien.



[1] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1982, pp.113-256.

[2] Verdict n°10419, tribunal militaire d’Alexandrie, greffe des archives du tribunal militaire de Turin, 18 août 1916.  Remigio Cuminetti fut le premier objecteur de conscience de l’histoire de l’Italie.

[3] L’odyssée d’un objecteur de conscience durant la Première Guerre mondiale, L’Incontro, juillet-août 1952 : « Ce Témoin s’appelait Remigio Cuminetti. Il était né à Porte di Pinerolo en 1890. (...) Quand sa classe fut appelée au service militaire, il s’en tint à ses convictions et refusa de faire partie de l’armée. On l’arrêta donc une nouvelle fois et on le fit passer devant le tribunal militaire d’Alexandrie. On le condamna à trois ans et demi de prison [en réalité trois ans et deux mois] et on l’envoya à la prison militaire de Gaète (...). À cause de sa foi, cet homme humble et simple passa cinq fois en procès. On l’emprisonna à Regina Coli, à Rome, à Plaisance et à Gaète ainsi que dans l’asile d’aliénés de Reggio d’Émilie. »  Finalement, après avoir passé encore plusieurs mois en prison, Remigio Cuminetti est conduit au front pour servir de brancardier. Le journal poursuit: « Un jour, alors qu’il était à l’œuvre au front, il apprit qu’un officier blessé gisait en avant des tranchées et qu’il n’avait pas la force de revenir derrière les lignes. Personne ne voulait sortir le chercher. Cuminetti s’offrit aussitôt pour cette mission périlleuse et réussit à ramener en sécurité l’officier, au prix d’une blessure à la jambe. » On lui remet une médaille d’argent pour cet exploit, « mais il refusa cette décoration en arguant qu’il avait agi par amour pour son prochain, et non avec l’idée de se voir octroyer une médaille. »

[4]  Remigio Cuminetti y continuera son activité clandestine jusqu’à sa mort survenue le 18 janvier 1939.

[5]  La circulaire, qui vise les Témoins de Jéhovah mais ne les cite pas encore explicitement, est adressée aux centres administratifs provinciaux et exige l’interdiction immédiate de toutes les associations dont l’activité est jugée « contraire à notre ordre social et nuisible pour le bien-être physique et mental de notre race ». Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1982, p. 160.

[6] Circulaire ministérielle n° 441/027713, 22 août 1939.

[7] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1982, pp. 160-161.

[8] Verdict n° 50, 26 Témoins de Jéhovah, Aula IV Tutti i processi del Tribunale Speciale fascista (Salle d’audience IV — Tous les procès du Tribunal spécial fasciste), 19 avril 1940: « Un mouvement religieux né aux États-Unis a commencé à se répandre en Italie. Ses adeptes, les ‘Témoins de Jéhovah’, subirent constamment les persécutions des fascistes. Malgré tout, ils continuèrent à proclamer leur aversion envers la guerre et refusèrent de prendre les armes contre leur prochain, considérant que le régime fasciste était une ‘émanation satanique’. La plus grande vague d’arrestations se produisit à l’automne 1939. (Formation d’une association contraire à l’intérêt national; appartenance à la susdite; propagande; insulte à l’égard du ‘duce’ et du pape.) »

[9] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1982, pp. 162-163.

[10] La secte religieuse des ‘Témoins de Jéhovah’ ou ‘Étudiants de la Bible’ et d’autres dénominations religieuses dont les principes sont contraires à nos institutions, Circulaire no 441/02977, 13 mars 1940: « Depuis la diffusion de la circulaire ministérielle no 441/027713 du 22 août 1939, une enquête plus approfondie s’est poursuivie parmi les sectes religieuses séparées et distinctes de la secte connue sous le nom de ‘Pentecôtistes’, et dont les doctrines sont contraires à notre système étatique. (…) De cette enquête, il est ressorti que l’on peut affirmer sans se tromper que la ‘Watch Tower Bible and Tract Society — International Bible Students Association — Brooklyn New York — USA’ (...) est une secte évangélique indépendante, connue couramment sous le nom de ‘Témoins de Jéhovah’ ou encore d’‘Étudiants de la Bible’. L’examen des déclarations fournies par plusieurs de ses membres placés sous mandat d’arrêt ainsi que l’étude des imprimés trouvés en leur possession nous ont permis de retracer clairement les caractères distinctifs de cette secte. (...) La seule loi que reconnaissent les ‘Témoins de Jéhovah’ est celle de Dieu. Mais ils acceptent de se soumettre à la loi civile quant elle n’entre pas en conflit avec la loi de Dieu. (...) ‘Les Témoins de Jéhovah’ proclament que le ‘Duce’ comme le fascisme proviennent tous deux du Diable et qu’après une courte période de victoire, ces phénomènes aboutiront indubitablement à leur chute telle qu’elle est prédite dans le livre de la Révélation. (...) Il ne faut donc pas épargner ses efforts pour réprimer la moindre manifestation d’activité de cette secte. Comme elle est soutenue par des imprimés publiés par la ‘Tour de Garde’, nous vous autorisons à prendre des mesures énergiques pour confisquer chaque fois que ce sera possible ces publications ou les intercepter en cas d’envoi par la poste. »

[11] Un prêtre anonyme, journal catholique Fides, février 1939: « Rutherford (...) mine les principes fondamentaux qui soutiennent les nations et les peuples. Son idée est d’ouvrir la voie à une révolution mondiale imminente durant laquelle toutes les religions, et en particulier l’Église catholique, se trouveront renversées avec tous les gouvernements et tous les royaumes, ce qui présidera à l’inauguration d’un système utopique. »

[12] La Civiltà Cattolica, 27 mars 1948: « L’Église catholique est convaincue de son droit divin, en tant que seule véritable Église, de revendiquer la liberté d’action pour elle seule, de façon à ce que ce privilège soit réservé uniquement à la vérité et nié à l’erreur. Quant aux autres religions, l’Église ne prendra jamais littéralement l’épée contre elles, mais elle utilisera tous les moyens légaux et efficaces pour veiller à ce qu’on ne leur permette pas de propager leurs fausses doctrines. Par conséquent, dans un État où prédomine le catholicisme, l’Église insistera pour que l’on refuse toute reconnaissance légale aux croyances erronées et pour que, si certaines minorités religieuses persistent, on ne leur tolère qu’une simple existence de facto, mais qu’on leur nie la possibilité de propager leurs croyances. Au cas où les circonstances rendraient impossible l’application rigoureuse de ce principe, soit à cause de l’hostilité du gouvernement, soit à cause de l’importance numérique des groupes dissidents, l’Église s’efforcera de s’obtenir le maximum de concessions pour elle et tolérera l’existence illégale d’autres cultes comme un moindre mal. Dans certains pays, les catholiques eux-mêmes seront forcés de soutenir le droit absolu à la liberté de religion et de se résigner à cœxister avec d’autres cultes là où eux seuls devraient avoir le droit de prospérer (...). »  L’Osservatore Romano, 1er et 2 février 1954: « Nous souhaitons également attirer l’attention sur l’intensification de la propagande protestante, généralement d’origine étrangère, qui a pour objectif de semer des erreurs pernicieuses dans ce pays (...). Nous aimerions inviter tous les curés de paroisse, les organisations ecclésiastiques et les fidèles à veiller assidûment aux manifestations de cette propagande et à informer les autorités compétentes avec toute la promptitude voulue. »

[13] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1982, p. 217.

[14] idem, p. 219.

[15] Il Paese, 8 février 1958: « La partie la plus animée de la session fut celle des questions orales. En effet, plusieurs questions portaient sur un sujet assez délicat, celui de l’interférence de l’État dans les activités religieuses. Un sénateur républicain, M. Spallicci, demanda pourquoi la Questura de Milan avait ordonné l’arrêt immédiat d’une assemblée organisée par l’Association culturelle et religieuse des ‘Témoins de Jéhovah’ (ou Étudiants de la Bible), alors qu’elle se tenait dans une salle privée. Dans sa réponse, le sous-secrétaire du ministère de l’Intérieur, le Très Honorable Bisori, se montra plutôt évasif. Il expliqua que ces mesures avaient été adoptées pour des raisons d’organisation. Dans une ambiance d’ironie générale, le représentant du gouvernement déclara que cette mesure ne visait nullement à limiter la liberté de culte. Au contraire, elle avait été provoquée par un défaut d’observation des règles de sécurité publique. »

[16] Il Mondo, édition du 30 juillet 1957: « Dans son article 17, la Constitution garantit à tous les citoyens le droit de se réunir du moment qu’il y a de l’ordre. Le premier paragraphe spécifie que ‘les autorités n’exigeront aucune notification préalable au sujet des réunions publiques’. En outre, l’assemblée tenue à l’Odéon était prévue pour les adhérents d’une association religieuse. Comme la salle en question avait été louée pour quatre jours, elle devait être considérée comme un lieu de réunion privé pendant toute la durée de ce contrat. Non seulement tout avait été prévu conformément à la loi, mais il faut même reconnaître aux organisateurs une correction scrupuleuse, puisqu’ils ont informé suffisamment à temps la Questura de leur réunion. Après tout, les Témoins de Jéhovah ne sont ni des conspirateurs clandestins contre la sécurité de l’État ni de dangereux agitateurs. (…) Il est évident que le respect scrupuleux de la loi et des responsabilités civiques compte très peu lorsque les autorités de l’État profitent d’une législation sur la sécurité qui remonte au fascisme pour satisfaire l’archevêque [Giovanni Battista Montini, qui allait devenir par la suite le pape Paul VI]. »

[17]  M. Introvigne, Les Témoins de Jéhovah, Paris, Montréal, Cerf, Fides, 1990, p. 10.

[18] Sources : Annuaire des Témoins de Jéhovah – 1982, pp.247, 248, 249, La Tour de Garde, 1er janvier 1986, p.21, La Tour de Garde, 1er janvier 2001, p.21.

[19] Durant les paroles d’ouverture, le professeur Mauro Barni, directeur de l’institut de médecine légale et ex-recteur de l’université, déclare : « La question fondamentale à établir est de savoir comment nous devons considérer la conduite d’un médecin qui décide de passer outre au refus explicite d’un Témoin de Jéhovah en lui administrant une transfusion de sang. Eh bien, à l’heure actuelle, il ne fait aucun doute que cette conduite est inadmissible du point de vue éthique et qu’elle entre à coup sûr dans le cadre de l’article 610 du Code pénal, en tant que coercition violente pour passer outre à un refus exprès. » Annuaire des Témoins de  Jéhovah, 1982, p. 245.

[20] Panorama, 23 juillet 1979 : « [En tant que l’un des principaux intervenants, le docteur Cesare Buresta discute les résultats obtenus au cours de plus de 240 opérations chirurgicales réussies sans transfusions de sang]. Depuis des années, on les renvoie des hôpitaux, les médecins leur tournent le dos, on les laisse à eux-mêmes, on les trompe, on les condamne. (...) Mais, à l’heure actuelle, grâce au développement de nouvelles techniques de remplacement, même les Témoins de Jéhovah, qui constituent l’une des minorités religieuses les mieux organisées et les plus actives de l’Italie, (...) semblent toucher le terme d’un long cauchemar. (...) D’après le docteur Buresta, le recours à de telles techniques de remplacement permet de pratiquer des interventions chirurgicales sans transfusions de sang dans 99 pour cent des cas. Les résultats de ces recherches vont aboutir à des avantages considérables. »

[21] Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1982, p. 224.

[22] L’Eglise catholique reste majoritaire mais les Témoins de Jéhovah italiens sont aujourd’hui plus de 406.000 (total des fidèles, militants et sympathisants, voir Annuaire des Témoins de Jéhovah, 2001, assistance au Mémorial) pour une population totale en Italie de plus de 57.000.000 d’habitants. Les Témoins de Jéhovah représentent 0,7 % de la population en Italie. 

[23] Italie-religion/Reconnaissance du bouddhisme et Témoins de Jéhovah par l’Etat italien, Agence France Presse (AFP) International, communiqué, 20 mars 2000.

 

 

2. Les Témoins de Jéhovah dans l’Union Européenne :

    Vers un statut religieux reconnu

 

  En France, en Allemagne, en Russie et en Italie, les Témoins de Jéhovah ont maintenant une longue histoire, une longue histoire aussi de persécutions religieuses parfois sournoises, parfois terriblement brutales. En corollaire, leur résistance spirituelle pour leur foi unitarienne a été farouche et inflexible. Dans ces pays d’Europe, ils construisent progressivement une identité cultuelle et se sont engagés dans un processus de reconnaissance légale. L’Union européenne élabore de son côté un système juridique qui prend peu à peu en compte leurs aspirations religieuses.

 

  Le système du droit européen prévoit et garantit la liberté de pensée, de conscience et de religion et le droit de pratiquer et de manifester sa religion en public ou en privé à toute personne, sauf atteinte à l’ordre, à la santé, à la morale publiques ou à la protection des droits et libertés d’autrui (Convention européenne, article 9). Personne ne peut être puni pour le seul fait d’être membre d’un groupe religieux. En effet, en démocratie, il est admis  que l’on peut partager et diffuser des croyances différentes de celles de la majorité.

 

 

Des critères de reconnaissance religieuse

 

  Le Conseil d’Etat français a construit au fil du temps une jurisprudence pour l’octroi des avantages fiscaux et financiers à des associations cultuelles (selon la loi du 9 décembre 1905)[1].

   

    Les critères retenus sont les suivants :

 

1. caractère exclusivement cultuel des activités de l’association,

2. ancienneté « suffisante » du mouvement religieux,

3. caractère de grande religion mondiale,

4. but non lucratif et non « guérisseur »,

5. respect de la liberté individuelle et des principes de la société.

   

 

  La France étant un grand pays européen, il est probable que sa jurisprudence se transposera aussi en droit européen, sauf en cas d’atteinte par ce pays aux libertés individuelles. « S’il doit y avoir un droit européen des religions, il sera probablement constitué par des principes très larges, capables de comprendre les différentes législations des Etats membres de l’Union. »[2]

 

  « L’Italie et le Danemark (…) accordent une certaine reconnaissance aux Témoins de Jéhovah. Ces deux pays sont en quelque sorte à l’avant-garde du mouvement qui se dessine dans nombre de pays européens vers une reconnaissance de la légitimité de ce groupe. »[3] Comme le montre le tableau suivant, « Les Témoins de Jéhovah sont en train de conquérir une certaine légitimité dans tous les pays de l’Union européenne (…). »[4]

 

 

 

La reconnaissance progressive des Témoins de Jéhovah

 par les pays de l’Union européenne[5]

 

Régime de reconnaissance au sens large du terme (Belgique, Luxembourg, France (droit local Rhin et Moselle), Italie, Espagne, RFA, Autriche)

exemples :

France    

Loi du 9 décembre 1905 

- exonération de la taxe  foncière                                       

- exonération de la taxe d’équipement

- déductions fiscales, dons et legs 

 

Italie       

Loi de 1929                      

- enregistrement sur le registre des confessions religieuses

  

 

Régime d’Eglises nationales

(Finlande, Danemark, Suède, Grande-Bretagne)

exemple :

Danemark       

1970                                     

- autorisation ministérielle aux fins de conclure des mariages religieux ayant des effets civils

  

Système de soutien à une seule religion

(Grèce, Portugal)

exemple :

Grèce : Constitution, article 13, §2 : « Une religion exerçant un culte doit être « connue ». Elle ne doit pas avoir de croyances secrètes ou de pratiques contraires à l’ordre public et aux bonnes mœurs. » Le prosélytisme est interdit par la Loi (loi de 1938, n°1363 et loi de 1939, n°1672).

 

   La Grèce a été condamnée pour avoir emprisonné à maintes reprises un Témoin de Jéhovah ‘jugé coupable de prosélytisme’ (Arrêt Kokkinakis contre Grèce, 25 mai 1993, série A, n°260-H). L’activité d’évangélisation domiciliaire des Témoins de Jéhovah n’a pas été considérée comme du prosélytisme ‘abusif’ mais comme une manifestation publique de croyances religieuses garantie par l’Union européenne.

 

   Le 26 septembre 1996, la Grèce est  condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme qui rappelle que la confession des Témoins de Jéhovah remplit les conditions d’une « religion connue ».

 

 

  En France, les Témoins de Jéhovah, dans le cadre d’une longue quête juridique, ont fait reconnaître le caractère exclusivement cultuel de leurs associations,[6] ont rapporté la longévité de leur religion (un siècle en France),[7] ont démontré le caractère mondial de leur culte implanté et enregistré légalement dans la quasi-totalité des pays du monde,[8] ont fait constater le but non lucratif et non « guérisseur » de leur religion,[9] et enfin, récemment, ont obtenu du Conseil d’Etat la reconnaissance du fait qu’ils ne troublent en aucune façon l’ordre public ni n’attentent à la liberté individuelle.[10] De fait, les Témoins de Jéhovah en France sont très proches d’acquérir la « grande capacité juridique » et bénéficient déjà d’une capacité juridique qui leur permet d’être exonérés de la taxe foncière sur leurs Salles du Royaume.

 

  Dans cette perspective, les associations anti-sectes et une poignée de parlementaires laïcistes veulent absolument créer un nouveau délit dit de « manipulation mentale » qui pourrait être appliqué à tous les groupements mais surtout, comme ne s’en cachent pas les présidentes de ces associations, aux Témoins de Jéhovah, ce qui auraient l’effet de créer autour d’eux, l’espèrent-elles, une recrudescence de procès, surjudiciarisation qui leur barrerait la route à l’obtention de la grande capacité.[11] Cette voie de la création, par la loi, d’un trouble social actuellement inexistant n’est pas la bonne attitude et constitue une régression dangereuse, surtout à l’aune de l’histoire contemporaine.[12]

 

    Il serait plus prudent et plus « moderne » de s’engager résolument dans la voie de la médiation qui privilégie la réflexion, le dialogue, le rejet de tout amalgame, le débat « à froid ». « Aussi utile que soit le travail d’un Observatoire officiel de l’Etat, il n’élimine pas la nécessité de ces instances de dialogue,  de débat,  de conseil  et  de formation.  Tant  au  niveau  national  (du  Type  « Comité d’éthique ») qu’à un niveau plus local, décentralisé (comme c’est le cas avec la création de comité d’éthique au sein des hôpitaux par exemple, ou avec le recours à des « médiateurs » dans les instances judiciaires, dans les écoles, etc., pour traiter divers problèmes de violence ou autres). (…) Car telle est notre conviction profonde : tout ne relève pas que de la justice ou d’une action publique étatique. »[13] « (…) La société aurait intérêt à disposer de médiateurs culturels. (…) Dans d’autres pays [que la France], des discours plus désimpliqués sont mieux acceptés et, pour diminuer des souffrances au quotidien, on a davantage recours à la pratique de la médiation. »[14]



[1] F. Champion, M. Cohen, (sous la direction de), Sectes et Démocraties, Introduction, Paris, Seuil, pp. 378-379.

[2] S. Ferrari, Le droit européen en matière religieuse et ses conséquences pour les sectes, in F. Champion, M. Cohen, Sectes et Démocraties, Paris, Seuil, p. 360.

[3] F. Champion, M, Cohen, (sous la direction de), Sectes et Démocraties, Introduction, Paris, Seuil, p. 51.

[4] F. Messner, La législation cultuelle des pays de l’Union européenne face aux groupes sectaires, in F. Champion, M. Cohen, Sectes et Démocraties, Paris, Seuil, p. 358.

[5] Sources : F. Messner, La législation cultuelle des pays de l’Union européenne face aux groupes sectaires, in

F. Champion, M. Cohen, (sous la direction de), Sectes et Démocraties, Paris, Seuil, pp. 331-358. 

[6] Jugements des Cours administratives d’appel de Marseille et de Lyon des 5 et 6 octobre 1999 : « Les associations locales des Témoins de Jéhovah sont bien des associations cultuelles au sens de la loi du 9 décembre 1905. »  Conseil d’Etat, 13 janvier 1993 : « Les édifices à usage cultuel des associations des Témoins de Jéhovah sont constitutifs de l’exercice public d’un culte. » La Cour administrative d’appel de Nancy rend le 20 janvier 200 une série de 26 arrêts qui prennent acte du caractère cultuel des associations locales des Témoins de Jéhovah.

[7]  Historique de l’œuvre des Témoins de Jéhovah de France, Les Témoins de Jéhovah, site Internet officiel.

[8]  Annuaire des témoins de Jéhovah, 2001, Rapport mondial, pp. 31-42.

[9] Le financement des Témoins de Jéhovah : allégations et faits, Analyse du rapport de la commission d’enquête parlementaire : Les sectes et l’argent, Les Témoins de Jéhovah, site Internet officiel.

[10] Conseil d’Etat, 23 juin 2000 : « Considérant, d’autre part, qu’après avoir souverainement relevé, par une appréciation qui n’est pas susceptible d’être discutée devant le juge de cassation, qu’il ne résultait de l’instruction, ni que ladite association ait fait l’objet de poursuites ou d’une dissolution de la part des autorités administratives et judiciaires, ni qu’elle ait incité ses membres à commettre des délits, en particulier celui de non-assistance à personne en danger, la cour a pu, sans entacher son arrêt d’erreur de qualification juridique (…) que ladite association était en droit de bénéficier (…) de l’exonération prévue à l’article 1382 du code général des impôts. »

[11] D. Licht, L’Eglise catholique compromise avec un défenseur des sectes, Libération, jeudi 26 août 1999 : « Jean-Marie Abgrall (…) : « On a démontré que les groupes sectaires sont coupables de délits, voire de crimes. Tant qu’on n’aura pas défini juridiquement le délit de manipulation mentale coercitive, on constatera toujours les mêmes dérives… Il est certain qu’une fraction de l’Eglise catholique redoute une véritable législation antisecte, car elle permettrait aussi de sanctionner certains mouvements qu’elle protège. » »

[12] Libération, jeudi 25 janvier 2001 : « Le délit de « manipulation mentale » devrait être remplacé aujourd’hui par le Sénat par une nouvelle appellation, abus frauduleux d’un « état de sujétion psychologique ou physique », dans le projet de loi contre les sectes. (…) François Terré, professeur de droit et président de l’Association de philosophie du droit, estime que la nouvelle définition des sénateurs est « exactement pareille » à l’ancienne, et tout aussi « dangereuse ». Le texte parle de réprimer « les techniques propres à altérer le jugement ». « Mais tout le monde s’en sert, de ces techniques, argumente-t-il, moi comme professeur, vous comme journaliste, la communication publicitaire, la télévision. Et tous les parents qui élèvent leurs enfants. » »  Le Monde, vendredi 12 janvier 2001: « Le président de la Fédération protestante, Jean-Arnold de Clermond, a répété à plusieurs reprises que cette loi était « dangereuse ». » Sectes « Manipulation mentale », l’esprit de la loi, Marianne, 26 juin au 2 juillet 2000: « L’enfer est pavé de bonnes intentions, la lutte contre les sectes aussi. (…) L’hebdomadaire protestant Réforme, puis l’épiscopat catholique, relayés par La ligue des droits de l’homme, ont soulevé ce danger. (…) Devant l’Assemblée nationale, Elisabeth Guigou s’est interrogée : « Il ne faudrait pas que cette disposition puisse porter attente à des libertés fondamentales telles que la liberté d’association ou la liberté de conscience. » Des esprits, certainement sectaires, salueront cette tardive réaction de prudence ! »

[13] F. Champion, M, Cohen, (sous la direction de), Sectes et Démocraties, Introduction, Paris, Seuil, pp. 380, 381.

[14] J. Baubérot, Laïcité, sectes, société, in F. Champion, M, Cohen, Sectes et Démocraties, Introduction, Paris, Seuil, pp. 329, 330.