3. Que penser du fait que de nombreux enfants sont élevés en France dans des familles Témoins de Jéhovah?

  

La démarche actuelle dans laquelle une partie ‘laïciste’ des hommes politiques s’est engagée, l’utilisation de la laïcité comme moyen répressif plutôt que comme ressource d’une médiation sociale pour une France ‘réunie’, risque de se heurter à plusieurs paramètres auxquels ses promoteurs n’ont peut-être pas réfléchi auparavant. Elle s’oppose déjà à la démarche réfléchie, scientifique, « délibératrice » prônée par les spécialistes universitaires de ces questions qu’ils ont au moins le mérite d’étudier depuis de nombreuses années. Il est clair que ces travaux ont été négligés jusqu’à présent pour faire de la laïcité une notion dépoussiérée et moderne, un véritable outil d’intégration, plutôt que de marginalisation, de « fragmentation sociale ».

 

Emile Poulat, déplorait cette lamentable situation: « En période froide, on laisse les sociologues vaquer à leurs occupations, souvent sur des fonds publics. Ils ont beaucoup travaillé, beaucoup produit : sont-ils lu et par qui? et comment sont-ils lu? Ils ressemblent à une secte sans histoire. En période chaude, on ne s’intéresse ni à eux ni à leurs travaux. On leur reproche d’être tièdes, sinon même compromis par leur terrain d’études et leur méthode d’approche. On les évite, on les fuit, on les incrimine à leur tour. « La République n’a pas besoin de savants » - Condorcet en fit le premier l’expérience -, du moins quand elle ne sait pas quoi en faire parce qu’elle n’attend d’eux que d’être les instruments de sa politique. » Et d’expliquer que lors de l’enquête Vivien ou du rapport Guyard, plusieurs sociologues ont demandé à être entendus. « Ils ont été écartés, déclarés dangereux ». « C’est bien la preuve que le grand débat politico-médiatique n’a rien à voir avec la science. » L’auteur dit qu’il « faudrait un peu plus non d’indulgence, mais de cohérence et d’intelligence. Il faudrait cesser de cultiver ce qui ne peut que favoriser l’éclosion de cette ‘dangerosité’ dénoncée par ailleurs. Il faudrait cesser de jouer dangereusement avec cette jeunesse qu’ensuite on prétend secourir. » [1]

 

Sabine Besson, docteur en droit et avocate à la Cour d’appel de Lyon, parle de « l’exercice de la liberté religieuse par les membres de la famille » et rappelle la Convention Européenne des Droits de l’homme.[2] Elle fait remarquer que l’article 9 de cette convention s’inspire largement de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 dont elle garantit l’effectivité. Cet article stipule: « 1 - Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion: ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. 2 - La liberté de manifester sa religion ne peut faire l’objet de restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publique, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. » L’auteur fait remarquer que ces dispositions ont un effet immédiat et sont applicables en droit français et peuvent donc être invoquées devant un juge national « en bénéficiant d’une autorité supralégislative. »

 

Bien que ce texte mentionne particulièrement la liberté de religion, la jurisprudence de la Cour européenne l’applique plus largement à la liberté de pensée, de conscience, aux convictions d’un individu, politiques, morales, philosophiques ou religieuses. Le concept de « religion » visé par cet article implique la seule condition que « la religion soit identifiable de façon à permettre la détermination des «pratiques » qu’elle implique et qui sont garanties par l’article 9. » « Ainsi, cet article ne s’applique pas seulement aux grandes religions mais aussi aux mouvements religieux minoritaires (...). »[3] 

 

Le droit européen précise que la liberté de conscience implique aussi le droit de n’avoir pas à souffrir de ce choix du fait de contraintes morales ou physiques et par conséquent celui de manifester extérieurement cette adhésion en paroles et en actes.

 

 

Mais que dire des droits de l’enfant dans ce même domaine de la liberté de pensée, de conscience et de religion?

 

Le même auteur rappelle la Convention internationale des droits de l’enfant ou Convention de New York, signée le 26 janvier 1990 et ratifiée par la France le 7 août de la même année. Cette importante Convention reconnaît « à tout enfant capable de discernement le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, avec cependant pour limite le respect du rôle de guide joué par les parents et les restrictions prescrites par la loi nationale: Article 14, alinéa 1 : « Les États parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion. » alinéa 2 : « Les États parties respectent le droit et le devoir des parents ou, le cas échéant, des représentants légaux de l’enfant, de guider celui-ci dans l’exercice du droit susmentionné d’une manière qui corresponde au développement de ses capacités. » alinéa 3 : « La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut être soumise qu’aux seules restrictions qui sont prescrites par la loi et qui sont nécessaires pour préserver la sûreté publique, l’ordre public, la santé et la moralité publique, ou les libertés et droits fondamentaux d’autrui. » Et le législateur international prévoit que l’on peut même donner la parole à l’enfant : Article 12, alinéa 1 : «Les États parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité. » [4]

 

Comme le souligne Régis Dericquebourg« les conditions sont donc en principe idylliques pour les groupes religieux minoritaires. Si l’on se réfère à Emile Poulat, la laïcité a fondé une liberté moderne: la liberté de conscience et de religion; elle est devenue la condition d’un «vivre ensemble» (...). »

 

Et de citer le doyen Jean Carbonnier qui nuance cette situation en droit « idyllique ». Il fait en effet remarquer « qu’en dépit de l’absence de distinction légale entre les religions en France ‘toutes les religions ne semblent pas avoir droit à une considération égale’» : lynchage médiatique, dérision des ouvrages de bibliothèque de gare, tracasseries administratives, montées en puissance d’associations anti-sectes avec l’appui des instances politiques nationales et locales. Maintenant, on pourrait croire que les Témoins de Jéhovah, groupe minoritaire souvent amalgamé aux sectes,  sont ainsi harcelés à cause de ‘la délinquance particulière qu’ils seraient censés générer’. « Or, le nombre de délits commis par ceux-ci est extrêmement faible. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter l’inventaire des affaires juridiques concernant ‘les sectes’ établi par Marie-Reine Renard à la suite de Bernard Fillaire, de l’ADFI et des auteurs du rapport Vivien. L’avocat Christian Paturel a calculé le taux de délinquance et il conclut qu’il ferait rêver n’importe quel ministre de l’Intérieur. »[5]

 

La Déclaration des droits de l’enfant publiée le 20 novembre 1959, déclaration adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies, stipule dans son principe 10: « L’enfant doit être protégé contre les pratiques qui peuvent pousser à la discrimination raciale, à la discrimination religieuse ou à toute autre forme de discrimination. Il doit être élevé dans un esprit de compréhension, de tolérance, d’amitié entre les peuples, de paix et de fraternité universelle, et dans le sentiment qu’il lui appartient de consacrer son énergie et ses talents au service de ses semblables. »

 

Rien n’indique, a priori, que quelqu’un soit Témoin de Jéhovah. Ce peut être un voisin, un collègue de travail, un parent proche ou plus lointain, un ami, une relation, etc. Seuls leurs enfants sont ‘identifiables’. Il peut arriver en effet que les très jeunes enfants parlent librement de leur foi parce qu’elle fait partie de leur bagage culturel familial. Il leurs semble naturel de s’exprimer aussi sur  des  sujets  touchant le religieux  surtout  que  l’école, en France,  se sert  des  fêtes catholiques (Noël particulièrement) comme support pédagogique. Quant aux jeunes, certains tiennent à leurs convictions et les expriment quand ils croient que le contenu du cours leur en donne l’occasion.

 

 

La nécessité d’une médiation socio-religieuse

 

La laïcité moderne innove. Elle veut analyser le fait religieux dans le cadre d’une démarche historique, scientifique et éducative. Le fait religieux est aujourd’hui soumis à l’analyse des historiens, des linguistes, des sociologues, des psychologues, des ethnologues. Il faut mettre ces recherches à la disposition de nos enseignants afin de leur permettre de mieux appréhender le système de valeurs des enfants qui sont leurs élèves, dans le cadre d’une laïcité de médiation.

 

Jean-Paul Willaime, dans un article de la Revue Française de Pédagogie, rappelle: « Bien que la France reste un pays de « christianitude » (Emile Poulat), c’est-à-dire un pays profondément marqué par la culture chrétienne -catholique, mais aussi protestante-, c’est un pays qui, en cette fin de XXe siècle, est beaucoup plus diversifié religieusement qu’il n’y paraît. Tout d’abord parce que le catholicisme n’y est plus aussi massivement majoritaire : en 1994, 67 % des Français se déclaraient catholiques alors qu’ils étaient 90 % à le faire à la fin des années 1950 (sondage C.S.A. - Le Monde, La Vie, Le Forum des Communautés Chrétiennes, L’Actualité Religieuse dans le Monde de 1994). Ensuite parce que le pluralisme religieux du territoire s’est accentué, en particulier avec la présence d’une forte minorité musulmane (évaluée à quatre millions dont près de la moitié de nationalité française) et le développement récent de la présence du bouddhisme (environ 500 000 adeptes parmi lesquels 150 000 Français). Avec les protestants (environ un million), les juifs (600 000), les orthodoxes (200 000) et les Témoins de Jéhovah (130 000), le paysage religieux français est donc diversifié. Cette diversification, avec notamment la présence d’une forte minorité musulmane, rend d’autant plus nécessaire une prise en compte objective et rigoureuse des cultures religieuses dans l’enseignement public. Une telle prise en compte ne pourrait d’ailleurs qu’aider le processus d’adaptation de l’islam au contexte d’une société démocratique et pluraliste, plus particulièrement à celui de la laïcité scolaire. » [6]

 

Francis Messner, Directeur de Recherches au CNRS, pense qu’il faut approfondir les liens entre la religion, la culture et le patrimoine, que la formation des maîtres doit prendre au mieux cette dimension particulière.[7]

 

Jacqueline Costa-Lascoux explique l’importance de la formation à la compréhension des religions: « L’ignorance croissante des traditions participe de l’effacement de l’histoire des civilisations, de la difficulté d’appréhension de la pensée symbolique, de la disparition de la référence à des systèmes normatifs. Faut-il imputer cela à une lacune des programmes scolaires ou, inversement, à une surcharge d’informations ? Les deux aspects vont de pair. Ils illustrent une conception fonctionnaliste de l’Ecole, obsédée par l’accumulation et l’évaluation de connaissances fragmentaires, éclatées et éphémères. La perspective d’une éducation aux droits de l’homme oblige à penser toutes les dimensions des apprentissages scolaires, y compris de ceux qui sont liés à des droits culturels fondamentaux. Une série de questions est alors soulevée : quel est le rôle de l’Ecole dans la formulation de l’exigence éthique que contient toute éducation, comment favorise-t-elle à la fois le respect du « for interne » et du libre examen avec l’expression collective de convictions ? Comment, enfin, favorise-t-elle l’ancrage dans une histoire commune et la transmission d’un collectif, tout en dessinant un projet plus universel ? »[8]

 

Pierre Lanier commente la seconde attitude d’un courant de pensée sur la laïcité (le premier tenant du laïcisme combattant) :  « La seconde attitude  a  été celle de ceux qui tout en se réclamant rigoureusement de la laïcité ont opté pour les méthodes suivantes : - Recourir, avant tout, à la persuasion et à la négociation : parier, avant tout sur l’adhésion aux valeurs françaises et universelles.- Respecter rigoureusement la liberté de conscience et la neutralité ainsi que les obligations juridiques imposées par des textes incontournables.- Éviter, au maximum, d’exclure de l’Enseignement Public et peut-être de toute scolarité normale, au risque de compromettre l’intégration. Cette attitude plus accueillante aux différences est celle de l’Appel publié par la revue Politis (…) et signé par Joëlle Brunnerie-Kauffmann, Harlem Desir, René Dumont, Gilles Perrault et Alain Touraine. »[9]

 

Il semble bien que ce soit vers cette laïcité de médiation que l’on se dirige même si le chemin qui reste à parcourir est encore long. Lionel Jospin, dans sa déclaration de politique générale reproduite dans les colonnes du  Monde déclarait : « Faisons un pacte. Un pacte de développement et de solidarité. Je propose d’abord de nouer avec les Français un nouveau pacte républicain. Il sera fondé sur le retour aux sources de notre République ; sur la modernisation de notre démocratie (...). L’école. Dans les établissements scolaires, il faut donner plus de moyens lorsque la tâche est plus difficile, encadrer d’avantage lorsque la contrainte sociale est plus grande. L’égalité, oui, mais qui respecte la diversité. »[10]

 

De grandes lignes se dégagent avec quelques mots forts: retour à la République, modernisation, encadrement renforcé à l’école, égalité, respect de la diversité. C’est aussi dans ce sens que s’oriente la Charte de l’école du XXIe siècle« Un suivi personnalisé prenant en compte le parcours de chacun doit être mis en place avec des outils adéquats. Il permet l’organisation au sein de l’école des recours nécessaires en cas de difficulté et sert de base au dialogue avec les parents. Afin de voir comment ce principe est mis en œuvre, il convient d’observer les modalités précises d’évaluation utilisées et leurs fonctions. Pour cela, on étudiera de près les outils employés, la manière dont ils sont mis en circulation, la façon dont ils sont reçus par les élèves et les parents. On s’interrogera sur les principes qui régissent l’évaluation mise en œuvre et, surtout, sur la manière dont cette évaluation mise au service de l’inventivité pédagogique permet d’imaginer des dispositifs de remédiation et contribue à la progression de chaque élève. » [11]

 

Un véritable programme de sciences des religions dans le cadre de la formation des maîtres au sein des ESPE (ex IUFM) permettrait de combler cette lacune dans l’enseignement général et d’engendrer une véritable médiation enfant-famille/école. Cela éviterait aussi des dérapages regrettables. Les travaux des chercheurs en sociologie religieuse, en histoire, en psychologie sociale (ESPE, CNRS, EPHE…) devraient être considérés comme des outils au service de la laïcité en tant que ressource pour la médiation sociale, afin de mieux comprendre l’enfant total dans une approche globale, y compris de ses croyances, et d’éviter des dérapages inadmissibles dans le contenu de certains outils pédagogiques. 

 

Ainsi, dans un livre d’éducation civique de 4ème, un groupe de professeurs d’histoire (agrégés, certifiés) a rédigé le chapitre 3 intitulé « Liberté de la pensée ». Dans ce chapitre, on explique que les Français sont d’abord catholiques (67%), protestants (2%), orthodoxes (0,2%) : « 7% des Français sont musulmans », « 1,2% des Français sont juifs ». Les enfants de minorités religieuses peuvent se chercher page 15, à l’alinéa 3 : « Les sectes, un défi à la liberté de conscience ». L’ouvrage cite le rapport Guyard sous le titre « Une secte condamnée ».[12]  Il n’est pas raisonnable pour des professeurs agrégés d’histoire d’ignorer à ce point les travaux de leurs collègues universitaires, sociologues notamment, pour se hasarder à citer un rapport parlementaire bâclé, qui plus est sans aucune valeur juridique ou normative et encore moins éducative ou pédagogique.

 

Le traitement de la liberté religieuse est d’autant plus choquant dans ce livre que, plus tard, un petit questionnaire est proposé aux enfants de classe de 4ème : « Mettre en perspective: l’identité de l’Europe et les diversités nationales »[13]. On demande : « Observez  ces images. Lesquelles évoquent l’identité européenne ? Lesquelles évoquent les identités nationales ? » Suivent trois photos : « Le siège de la Commission des Communautés européennes à Bruxelles », « un baptême orthodoxe en Grèce », « Jessye Norman chantant la Marseillaise, le 14 juillet 1989 ». L’Europe se résumerait-elle à son bâtiment-siège ? La Grèce a été condamnée plusieurs fois par cette même entité européenne pour avoir bafoué le droit des minorités religieuses sur son territoire[14]. (Quant à résumer la France par la Marseillaise, le débat est loin d’être clos…). On est surpris du manque de formation des professeurs.

 

Dans « Manuels scolaires et religions, une enquête (1991-1998) »[15]Françoise Dunand, de l’Université des Sciences Humaines de Strasbourg, commente: « Il nous a semblé surtout, au vu de ces enquêtes diverses mais souvent concordantes, que deux reproches essentiels pouvaient leur être faits : méconnaissance des acquis les plus récents de la recherche en histoire des religions, d’une part, et d’autre part une certaine « timidité » à l’égard de ce qui est pourtant une dimension essentielle des faits religieux. On ne sait trop comment en parler, donc on se réfugie dans une approche purement extérieure et descriptive des faits, par le biais des institutions, du politique (les rapports clergé/pouvoir), de l’histoire de l’art. Dans quels contextes et avec quels objectifs les religions sont-elles élaborées, quel rôle jouent-elles dans la vie des hommes, quel sens peuvent-elles donner à leur existence si l’on évacue ces questions, on a bien des chances de passer à côté de leurs principaux enjeux. Mais on se retrouve alors face à une des questions soulevées au point de départ: pour pouvoir en parler, encore faut-il y avoir été formé, qu’on soit enseignant ou rédacteur de manuels (ou les deux). Il y a donc, à notre sens, une responsabilité des universités, qui n’ont pris conscience que tardivement, et de façon très sporadique, de ce problème. »

  

L’ouverture d’esprit, le respect du droit reconnu à la liberté d’expression y compris de ses valeurs religieuses, la compréhension mutuelle sont les moteurs d’une laïcité qui se veut aujourd’hui « un mode de vivre ensemble » selon Hélène Morsly, « qui respecte la diversité » selon Lionel Jospin, qui « se manifeste par une gestion créatrice de la diversité religieuse dans un cadre culturel » selon Jean-Paul Willaime, qui se présente comme « délibératrice, ce qui implique qu’on interroge les groupes religieux minoritaires sur leurs valeurs, leurs pratiques » selon Jean Baubérot, qui se veut désormais « une conception ouverte » selon Henri Tincq, et enfin qui ne signifie pas « absence ou gommage de toute conviction » selon Catherine Calmettes. Ou les jeunes Témoins de Jéhovah seront-ils les parias du progrès social en matière d’approche et de compréhension de la psychologie de leur appartenance religieuse, des enfants de « citoyens de seconde zone » ? 

 

 

Témoins de Jéhovah, Droit et laïcité

 

L’État s’est prononcé sur la question de la liberté de conscience et de religion des jeunes élèves dès 1992. Un arrêté du Conseil d’État précise en effet que : « La liberté reconnue aux élèves par les textes français et les engagements internationaux de la France comporte pour eux le droit d’exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l’intérieur des établissements scolaires dans le respect du pluralisme et de la liberté d’autrui, et sans qu’il soit porté atteinte aux activités d’enseignement, au contenu des programmes et à l’obligation d’assiduité (…), la liberté d’expression (est) reconnue aux élèves dans le cadre des principes de neutralité et de laïcité de l’enseignement public (…). »[16]

 

Catherine Calmettes, dans un article du Monde, commente ce droit des jeunes, garanti par la laïcité, à exprimer leur sentiment religieux : « (…) Que veut dire laïcité si ce  n’est  respect  des  opinions,  des  religions,  essai  de compréhension  mutuelle  pour  justement combattre tout ce qui tendrait à devenir extrémiste ? Ne faut-il pas être très faible pour que la simple vue d’une différence ‘pacifiste’ heurte la liberté de conscience ? Alors, quoi ? Anti-américaine, je ne supporterais plus le port de jeans dans ma classe ? Anticléricale, j’arrêterais mon enseignement devant toute croix sortant d’un pull ? Tout ce qui ne serait pas comme moi, devrais-je le ressentir comme une agression ? Il me semble que nous, enseignants, éducateurs, avons fort à faire pour développer la tolérance et l’ouverture d’esprit. Par une vue trop réduite de la laïcité (qui signifierait absence ou gommage de toute conviction, hormis celle de la laïcité), nous la viderions de toute signification, et nous arriverions à une uniformisation de pensée qui m’effraie. »[17]

 

Segolène Royal, ex Ministre déléguée à l’enseignement scolaire, déclare en 1996 : « Les discours politiciens de haine et d’exclusion, (…) qui ont pour conséquence de prendre une enfant en otage dans un débat dont les enjeux la dépassent doivent être combattus. »[18] 

 


[1]  E. Poulat, Le savant, le politique et le secouriste, in M. Introvigne et J.Gordon-Melton, (sous la direction de), Le débat sur le rapport de la commission parlementaire, Paris, Dervy, 1996, pp. 59-62. Émile Poulat est professeur et directeur d’études à l’École des Hautes Études en sciences sociales (EHESS) et directeur de recherche au CNRS.

[2]  S. Besson, Droit de la famille, religions et sectes, Lyon, EMCC, 1997, p. 57.

[3]  idem, p.94.

[4]  S. Besson, Droit de la famille, religions et sectes, Lyon, EMCC, 1997, p. 94.

[5] R. Dericquebourg, Les résistances aux groupes religieux minoritaires en France, in M. Introvigne et J.Gordon-Melton, (sous la direction de), Le débat sur le rapport de la commission parlementaire, Paris, Dervy, 1996, p. 76.

[6] J.P. Willaime, École et religions : une nouvelle donne ? , Revue Française de Pédagogie, n° 125, oct-nov-déc. 1998, p.12.

[7]  F. Messner, La culture religieuse à l’école, Paris, Cerf, 1995.

[8]  J. Costa-Lascoux , Les trois âges de la laïcité, Paris, hachette, 1996, pp. 115-116.

[9]  P. Lanier, Les nouveaux visages de l’immigration, Lyon, collection l’Essentiel, Chronique sociale, mise à jour 1994, pp. 103-104.

[10]  L. Jospin, La déclaration de politique générale,  Le Monde, 21 juin 1997, p. 8.

[11] Bâtir l’école du XXIe siècle, Ministère de l’Éducation Nationale, de la Recherche et de la Technologie, Mission de la communication, Paris, janvier 1999, pp.16-18.

[12]  H. Néant, (Sous la direction de), Demain, citoyens, programme 1998, Nathan, Paris, 1998, pp. 14-18.

[13]  H. Néant, (Sous la direction de), Demain, citoyens, programme 1998, Nathan, Paris, 1998, p. 94.

[14] Affaire Kokkinakis contre Grèce, Les manifestations du religieux, in J. Costa-Lascoux, Les trois âges de la laïcité, Paris, Hachette, 1996, pp. 89-90.

[15] F. Dunand, Manuels scolaires et religions, une enquête (1991-1998), Revue Française de Pédagogie, n°125, oct-nov-déc. 1998, pp. 26-27.

[16]  Conseil d’Etat, 2 novembre 1992.

[17]  C. Calmettes, Pour la tolérance, Le Monde, 16 décembre 1996, p. 16.

[18]  La Montagne, 9 janvier 1999.

 

Référence universitaire pour citer cet article :

- Barbey Ph., Le cas des enfants élevés dans des foyers Témoins de Jéhovah, Focus sociologique, consulté le [date].

 

 

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