Une évangélisation sur le modèle protestant

 

  « La prédication, au véritable sens du terme qui est instruction collective en matière de religion et d’éthique, est normalement spécifique à la prophétie et à la religion prophétique. (…) C’est avec le protestantisme que la prédication atteint sa signification la plus grande : dans celui-ci le concept de prêtre a été totalement supplanté par celui de prédicateur. »[1] C’est ainsi que Max Weber souligne l’importance de la prédication dans le culte protestant.

 

  Cette place centrale, Jean-Paul Willaime la rappelle encore aujourd’hui : « Le culte protestant accorde une place importante à la prédication, prise en charge par le pasteur ou, dans certains cas, par un prédicateur laïc ».[2] Cependant, il faut expliquer ici ce que Jean-Paul Willaime et la majorité des protestants entendent par prédication. Pour le protestantisme majoritaire, la prédication est avant tout un prêche du pasteur, comme la messe des catholiques, au sein même du lieu de culte. « La prédication, de quinze à vingt minutes – elle était autrefois beaucoup plus longue- est basée sur un  texte biblique qui est commenté et actualisé par le pasteur. »

 

  Les Témoins de Jéhovah comprennent la chose de la même manière mais pas seulement. Pour eux, la prédication, c’est effectivement le prêche que font les anciens – pasteurs bénévoles jéhovéens-, à tour de rôle, sous la forme d’un discours public basé sur des versets de la Bible lors du culte de fin de semaine. Cette prédication en chaire dure 45 minutes.[3] Mais, la prédication au plein sens du terme, c’est pour les Témoins de Jéhovah leur inlassable activité d’évangélisation domiciliaire - ce que d’aucuns appellent leur prosélytisme. Les prédicateurs jéhovéens en ont fait leur label et leur fierté.

 

  

Les arguments des Témoins de Jéhovah pour le prosélytisme évangélique

 

  Les Témoins de Jéhovah invoquent, comme à leur habitude, des arguments bibliques pour justifier cette dernière compréhension de la prédication. Avant de monter au ciel, Jésus Christ confie une mission à ses apôtres: « Il leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés de sa seule autorité. Mais vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » [4]

 

  Ils expliquent [5], citations à l’appui, que l’empire romain compte peut-être environ plus de six millions de juifs, soit dix pour cent de la population totale de l’empire, au premier siècle de notre ère.[6] Les communautés juives de la Diaspora gardent des liens avec les juifs de Judée. Les premiers chrétiens étant tous d’origine juive, la propagation du christianisme se fait d’abord au sein des communautés juives. Saint Paul, alias Saul de Tarse, juif de la Diaspora, est un propagateur acharné de la foi chrétienne dans les communautés juives d’Asie mineure puis d’Europe. A partir des communautés juives, le christianisme se répand ensuite progressivement chez les non-juifs par le biais d’une prédication systématique prise en charge par chaque chrétien, homme ou femme.

 

  Les premiers Témoins de Jéhovah en Pennsylvanie emmenés par le pasteur Russell ont développé leur compréhension de cette forme de prédication. Au début du dernier tiers du XIXème siècle, le revival américain avait touché à sa fin. Cette période était propice au développement du courant religieux jéhovéen. « La prédication déploie son pouvoir le plus fort aux époques d’excitation prophétique. » [7]

 

  Pour eux, l’exemple des chrétiens du premier siècle apprendrait qu’ « il est essentiel de prêcher de façon organisée ». Ils croient que cette œuvre d’évangélisation ordonnée par le Christ n’a pas été achevée au premier siècle et que c’est principalement à notre époque qu’elle doit être accomplie. Ils sont convaincus qu’ils sont aujourd’hui les dépositaires de cette mission confiée par le Christ à ses disciples. C’est dans cette optique, qu’ils font un rapport historique exhaustif de leur activité de prédication depuis les années 1870 jusqu’à nos jours.

 

  

La prédication du Royaume de Dieu : une restitution du christianisme

 

  Les Témoins de Jéhovah sont donc persuadés que la prédication de l’évangile au domicile des gens est une restitution du christianisme dans le sens protestant du terme.  Ils estiment en effet que le message et les enseignements évangéliques n’ont pas été transmis fidèlement par la tradition ecclésiale. De plus, selon eux, l’Eglise dominante est totalement mauvaise, elle doit en fait disparaître parce qu’elle est irréformable. Cependant, l’enseignement chrétien et apostolique doit être rétabli dans sa vraie condition. Pour eux, au fil des siècles, le message du Christ a été oublié, travesti, trahi. Les Témoins de Jéhovah, comme beaucoup d’autres groupes,  prétendent donc revenir au christianisme primitif, celui de la toute première Eglise et des apôtres.

 

  Ce courant protestant de la restitution réclame une rupture. C’est à ce courant qu’appartenait Michel Servet au XVIème siècle. Le médecin espagnol qui étudie l’Histoire et La Bible, conclue que le christianisme s’est corrompu durant les trois premiers siècles de notre ère. Il explique que Constantin 1er le Grand (Nis entre 270/288 – Nicomédie 337), empereur de Rome (306-337), aurait soutenu des enseignements falsifiés par certains évêques et ‘pères de l’Eglise’, ce qui aurait conduit à la proclamation officielle de la doctrine de la Trinité.[8]  Dans son  Declarationis Iesu Christi Filii Dei (Déclaration sur Jésus Christ, fils de Dieu), il note que le Nouveau Testament ne contient absolument pas le mot Trinité.[9] Ses écrits influencent même certains réformateurs. Pour bien montrer qu’il veut une restitution du christianisme et pas seulement une simple réformation, il écrit son Christianismi restitutio (Restitution du Christianisme) en réponse cinglante au Christianismi Institutio (Institution du Christianisme) de Jean Calvin qui va devenir son pire ennemi. Sébastien Castellion, révolté par l’exécution de Michel Servet, écrit : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. »[10]

 

  Ainsi, si les Réformés d’aujourd’hui s’inscrivent toujours dans le courant de la réformation visant à trier les idées et les pratiques de l’Eglise afin d’en ôter les scories, d’obtenir ainsi une Eglise semper reformanda, les Témoins de Jéhovah préfèrent s’inscrire dans une radicalité évangélique. Et, pour eux, cette rupture cherchant à restituer le christianisme primitif passe par la prédication systématique du Royaume de Dieu à tous et ils sont bien conscients que cette œuvre à laquelle ils s’adonnent peut les rendre impopulaires.[11]

 

  Pour François Blanchetière,[12] les juifs de culture sémitique (qu’il appelle les nazaréens) et les juifs de culture grecque (pour lui les hellènes) suivent ensemble les enseignements d’un rabbin déterminé à savoir Jésus de Nazareth. A partir de 41 de notre ère, ils reçoivent la dénomination de ‘chrétiens’ (grec christianoï, suiveurs du Christ) à Antioche de Syrie. Les chrétiens  nazaréens se mettent à prêcher au juifs de culture hébraïque tandis que les chrétiens hellènes vont vers ceux de culture grecque. Antioche devient la plaque tournante de l’expansion du christianisme dans tout l’empire romain. Ainsi, l’apôtre Paul s’adresse d’abord aux juifs, puis aux ‘craignant-Dieu’ (des non-juifs sympathisants du judaïsme).

 

  Mais cet auteur ne croit pas que les chrétiens se seraient adonnés à une propagande religieuse délibérément organisée. A l’inverse, les Témoins de Jéhovah pensent que si. Pour justifier leur point de vue, ils citent très souvent le passage de l’évangile selon Matthieu chapitre 24, verset 14 qui dit : « Cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en témoignage à la face de toutes les nations. Et alors viendra la fin. » (JE).

 

  Pour eux, réussir à prêcher la Bonne Nouvelle (grec єύαγγέλιον, euaggelion, évangile) sur toute la Terre avant la fin (l’intervention du Christ pour le rétablissement du monde), demande forcément une organisation extrêmement efficace de la prédication. Et c’est ce à quoi ils se sont employés afin de restituer, selon eux, le vrai christianisme.

 


[1] Weber M., Economie et société/ 2, L’organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l’économie, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1995, Paris, éditions Pocket, 1995, p. 219.

[2] Willaime J.P, Protestantisme, Histoire des religions, Besançon, Paris, CRDP Franche-Comté / Cerf, 1998, chapitre IV, Les croyances et les pratiques des protestants, p. 98.

[3] Les Témoins de Jéhovah comme protestants s’adaptent progressivement à un format cultuel plus allégé. Ainsi, leur prêche du dimanche est ramené de 45 minutes à 30 minutes à compter du 1er janvier 2008. Dans le même temps, l’édition de La Tour de Garde change. Désormais, un numéro mensuel contenant des articles simplifiés est destiné au grand public, l’autre numéro du mois est réservé à l’étude dans le cadre de la congrégation locale. Cependant, cette édition d’ étude peut être obtenue par le public sur simple demande.

[4] JE, Actes des Apôtres, chapitre 1, versets 7 et  8.

[5] La propagation du christianisme parmi les juifs du Ier siècle, La Tour de garde, 15 octobre 2005, Vol.126, N°20, pp. 12-15.

[6] De Lange N., trad. Saurel B., Paris, Nathan, coll. « Beaux livres Nathan », 1987, p. 27.

[7] Weber M., Economie et société/ 2, L’organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l’économie, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1995, Paris, éditions Pocket, 1995, p. 220.

[8] Michel Servet (Miguel Servede y Reves) écrit à l’âge de 20 ans sont fameux De Trinitatis erroribusDes erreurs de la Trinité. Il doit ensuite fuir jusqu’à sa mort, brûlé vif par le réformateur Calvin, en 1553, à l’âge de 43 ans. Voir Michel Servet : «  De Trinitatis erroribus »in -, Les Témoins de Jéhovah – Pour un christianisme original, Paris, L’Harmattan, collection religion & sciences humaines,  2003, pp.46-49.

[9] C’est d’ailleurs exact. Le mot Trinité n’apparaît jamais dans le Nouveau testament.

[10] Castellion S., Contre le libellé de Calvin, après la mort de Michel Servet, traduction de Barilier E., éditions Zoé, Genève. 1998, p.161.

[11] « Comme les chrétiens [les Témoins de Jéhovah] se conforment aux normes de Jéhovah [Dieu]et obéissent au commandement de prêcher au monde la bonne nouvelle du Royaume, ils ont parfois des rapports difficiles avec le monde (…) » - La Tour de Garde, 1ernovembre 1997, p.8.

[12] François Blanchetière est historien des religions, auteur notamment de Enquête sur les racines juives du mouvement chrétien (30-135), Cerf, 2001 et de Les Premiers chrétiens étaient-ils missionnaires ? (30-135), Cerf, 2002.

 

Référence universitaire pour citer cet article :

- Barbey Ph., Les Témoins de Jéhovah : Une évangélisation sur le modèle protestant, Focus sociologique, consulté le [date], http://barbey.jimdo.com/l-ethique-protestante/le-mod%C3%A8le-protestant/.

Société des Amis des Sciences Religieuses

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