Un charisme de conversion selon Max Weber

 

  Dans « Le temps des tribus », Michel Maffesoli aborde la question du modèle religieux dans son chapitre intitulé Le tribalisme.[1] Le sociologue rappelle tout d’abord que Max weber appréhende la question de l’éthique du protestantisme sous l’angle de l’attraction sociale. Dans l’analyse maffesolienne, les images religieuses sont un moyen de saisir les formes d’agrégation sociale. La religion(religare), la re-liance est une manière pertinente de comprendre le lien social.Si la métaphore religieuse peut permettre une lecture des plus complètes au cœur même d’une structure donnée, qu’elle soit familiale, amicale, politique, sportive, culturelle, etc. à combien plus forte raison peut-elle mettre en pleine lumière un phénomène d’ordre… religieux. 

 

  Michel Maffesoli fait références plusieurs fois aux petites sectes du début du christianisme qui ont été la base de la structuration sociale qui a suivi. Pour Renan, ce sont ces petits groupes qui ont été la base d’une structuration sociale qui deviendra le christianisme. Pourquoi ? Parce que, à l’intérieur de ces petits groupes, « la proximité de ses membres crée des liens profonds, ce qui entraîne une véritable synergie des convictions de chacun. » [2] C’est dans les petits groupes religieux qui se vivent comme totalité que se jouent à la fois la banalité du quotidien et l’utopie, la fermeture sur la « famille » et l’ouverture sur l’infini.Le petit groupe participe au réenchantement du monde.

 

 

1. La formation d’un charisme d’évangélisation judéo-chrétien

 

  Pour appliquer la démarche maffesolienne, commençons par examiner les sources du charisme lié à l'évangélisation à travers l'histoire du judaïsme puis du christianisme à la manière dont Max Weber examine le phénomène sociologique constitué par le prosélytisme juif puis par la propagande des apôtres chrétiens tous issus du judaïsme.

 

  Dans Le judaïsme antique, Max Weber explique que le noyau central du message véhiculé par la pensée juive est son unitarisme théologique. Les juifs croient en un Dieu Un, ils refusent le culte des autres divinités qu’ils considèrent comme de faux dieux, des idoles.[3] Ce Dieu unique est le créateur de tout. Il est la personnification de la pureté. Il veut pour l’adorer un peuple qui soit pur sur tous les plans. Les juifs considèrent leur Dieu comme le seul Dieu vivant, c’est lui seul qu’il faut adorer par le biais du culte qu’il impose à son peuple. Ce Dieu, יחוח   (YHWH ou Jéhovah), a un dessein pour les hommes : le Messie doit venir pour rétablir une ère de paix et de bonheur sur la terre.

 

   Ce message simple en provenance d’un Dieu unique, les juifs veulent tout d’abord le perpétuer de génération en génération en maintenant sa force dans chaque famille puis en le propageant à l’extérieur de la communauté juive. « Ce qui constituait sa force d’attraction [celle du judaïsme], c’étaient sa conception grandiose et majestueuse de Dieu, la condamnation absolue du culte des divinités et des idoles considéré comme fallacieux, son éthique qui frappait par sa pureté et sa vigueur ainsi que les promesses simples et claires pour les temps futurs : il s’agissait là d’éléments rationnels. »[4]

 

  Et de fait de nombreuses personnes issues des nations non-juives se convertissent au judaïsme, ils deviennent des prosélytes. [5] Ils sont attirés par la pureté prônée par la religion juive et qui contraste nettement avec les autres cultes : pureté rituelle, pureté cérémonielle, pureté familiale, pureté personnelle.« Le judaïsme attira à lui ceux dont la religiosité avait besoin d’une éthique de pureté et d’une conception puissante de Dieu. »[6]  On distinguait, semble-t-il, le païen converti au judaïsme mais qui était demeuré incirconcis (le prosélyte de la porte) et le prosélyte de la justice, totalement assimilé aux juifs. Le premier n’était admis que sur le parvis du temple de Jérusalem, à sa ‘porte’. 

 

  A l’époque romaine, se convertir n’est pas sans conséquence. En effet, « bien que le judaïsme ait été une religio licita le converti se voyait privé, selon le droit administratif romain, du jus bonorum , tandis que la loi juive l’empêchait d’exercer une fonction publique car il n’était pas autorisé à participer au culte de l’Etat. »[7] C’est dans ce contexte que, au premier siècle, le jeune rabbin Yehoshouah ben Yoseph prêche une nouvelle façon d’être et de devenir juif. L’homme est considéré comme galiléen mais en fait, il est nait en Judée, à Bethlehem. A Nazareth où il grandit, sa famille est pratiquante et fréquente la synagogue.

 

  Sa vie s’égrène au fil  de Rosh Hashana, le début de l’année religieuse en septembre-octobre, Yom Kippour, le Jour du pardon, le sabbat des sabbats à cette même époque du calendrier, Soukkoth, la fête des cabanes à la mi-octobre. Toutes les familles construisent des cabanes de branchages et y habitent sept jours durant afin de se remémorer l’errance du peuple hébreu dans le désert du Sinaï après sa libération d’Egypte marquée par la traversée de la Mer Rouge. Puis Pessah, la Pâque, le passage de l’ange exterminateur au-dessus des maisons des Hébreux ayant enduits le linteau de leurs portes avec le sang de l’agneau pascal tandis que les premiers nés des Égyptiens mourraient. Et enfin, Shavouhot, sept semaines après Pessah. On offrait alors à Dieu les prémices des fruits de la terre.

 

  Yehoshouah observe aussi avec sa famille la fête des Pourim en mars afin de rappeler le sauvetage du peuple juif par la reine Esther au temps de la domination perse et Hanouca, la fête des Lumières, la purification et la dédicace du Temple par Judas Macchabée à l’époque hellénistique. Toutes ces fêtes contribuent à inscrire les familles, de génération en génération dans la foi juive. Yehoshouah ou Jésus adhère lui-aussi à la religion de ses parents, tout comme ses frères et sœurs. Il fait sa bar-mitsvah à l’âge de 12 ans. Devenu charpentier comme son père, il rompt avec son métier à l’âge de trente ans pour devenir rabbin.[8] C’est dans la synagogue de Nazareth qu’il se proclame le Messie tant attendu des juifs en s’appliquant à lui-même une ancienne prophétie d’Isaïe. 

 

 

2. L’esprit missionnaire du christianisme

 

  D’après le récit des Actes des Apôtres écrit par Luc, Jésus Christ confie à ses apôtres une mission : « Il leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a fixés de sa seule autorité. Mais vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » [9] Quant à Matthieu, il rapporte que le Messie des chrétiens avait annoncé auparavant : « Cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier ; en témoignage à la face de toutes les nations. Et alors viendra la fin.»[10]

 

 Et en effet, l’histoire des missions d’évangélisation est aussi ancienne que la fondation du christianisme. Quand Jésus choisit 12 apôtres pour le représenter dans le monde, il désigne des « envoyés ».[11] Et le groupe des chrétiens [12] devient à son tour une compagnie d’évangélisateurs. Ces juifs chrétiens n’hésitent plus à se mêler aux non-juifs. Ils ne font désormais plus aucune distinction entre juifs et païens. Ils osent couper le cordon ombilical qui les reliait à leur peuple et à leur religion.

 

  Les premiers fondateurs du christianisme, tout en gardant leur culture juive, ne cherchent en aucune manière à contraindre les non-juifs qui se convertissent au christianisme à adopter cette même culture juive. Ils amènent ces gens à se convertir au christianisme et non au judaïsme. Max Weber explique le processus : « Les chefs des communautés [chrétiennes] hiérosolomytaines pour qui l’accomplissement des rites et le culte du temple revêtaient une grande importance avaient adopté une position extrêmement réaliste tout en se conformant à l’attitude traditionnelle envers les prosélytes incirconcis. Ils avaient défini pour ceux-ci une éthique minimale, et deux émissaires avaient été dépêchés à la communauté missionnaire d’Antioche (Act. XV,23-29) pour l’en informer. Ils leur demandaient de renoncer à l’idolâtrie, au sang, aux animaux étouffés et à la fornication, mais ils n’étaient soumis à aucune autre obligation rituelle. »[13]

 

  Du coup, le christianisme déborde ses rives palestiniennes pour inonder le monde connu. D’après l’analyse de Max Weber, « si elle ne s’était pas émancipée des prescriptions rituelles de la Thora qui établissaient pour les juifs une ségrégation pareille à celle des castes, la communauté chrétienne serait demeurée une petite secte du peuple paria des juifs, comparable aux esséniens et aux thérapeutes. »[14]

 

  Le christianisme se caractérise très tôt par son activité d’évangélisation missionnaire. « Paul prêche presque exclusivement dans les synagogues et il ne fait pas de doute, comme on l’a souligné à maintes reprises, que c’est la masse des prosélytes incirconcis qui constitue le gros des troupes de ses communautés missionnaires. Par là même, le judaïsme a ouvert la voie à la mission chrétienne. »[15]

 

  Une fois des communautés chrétiennes fondées un peu partout aux pourtours de la Méditerranée, la religion se structure de plus en plus et continue d’essaimer. Les vagues successives de persécution n’arrivent pas à endiguer la propagation du christianisme. Après le règne de Constantin, le christianisme (il est vrai pas dans sa version originelle, il est préférable de parler de catholicisme) devient religion d’Etat. A tel point que « les empereurs chrétiens interdirent aux juifs de faire de la propagande (398 après J.-C.) et de posséder des esclaves chrétiens parce que ceux-ci auraient été exposés au zèle missionnaire de leur maître. Les mesures sévères édictées par Domitien profitèrent certainement à la propagande chrétienne qui prit partout la relève du judaïsme. »[16] A ce stade, le judaïsme est définitivement distancé. Le christianisme est devenu majeur.

 

  Après avoir soumis tous les peuples païens d'Europe, le catholicisme romain est profondément enraciné. Le pouvoir du pape est de plus en plus important, au point que les monarques veulent légitimer leur pouvoir en se faisant sacrer par le chef de l'Eglise à Rome. Après la découverte de nouvelles terres en 1492, le catholicisme triomphant veut étendre son pouvoir sur ces nouveaux territoires. Les Lazaristes organisés par Saint Vincent de Paul, communauté approuvée en 1633, partent évangéliser les terres lointaines. En 1658, la Société des Missions étrangères de Paris est créée en vue d'évangéliser l'Extrême-Orient.

 

  En 1622, Grégoire XV met en place le congrégation pour la Propagation de la foi. Les ordres missionnaires catholiques se multiplient : franciscains, dominicains, augustins, et surtout les jésuites (François Xavier en Inde, José de Acosta au Pérou, Pierre Claver en Colombie ou encore le père Ricci en Chine). En 1701, il y a environ 300 000 catholiques Chinois.

 

  Il est intéressant de noter comment l’Eglise catholique définit elle-même l’activité missionnaire. Dans le droit canonique, chaque fidèle est investi en conscience d’une mission d’évangélisation [17], mais la coordination des initiatives est de la seule compétence du pontife et du collège des évêques. En théorie, l’annonce religieuse reste de l’ordre du témoignage sans aucun recours à la pression ou à la force, un prosélytisme de proposition.

 

  Avec l’avènement du protestantisme, les missions protestantes font florès au XIXème siècle. Des sociétés missionnaires voient le jour en Europe. Au tout début des années 1900, on dénombre environ trois cents sociétés ou conseils de missions. Des missionnaires protestants sont envoyés en Asie, en Afrique et en Océanie. Les différentes missions catholiques et protestantes se livrent alors une concurrence acharnée. Les Témoins de Jéhovah ne sont pas en reste. Mais à la différence des autres confessions chrétiennes, chaque membre actif se considère comme un missionnaire, un prédicateur de l’Evangile accrédité directement par Dieu pour prêcher ou que ce soit. Et de fait, les Témoins de Jéhovah ont fait de leur activité évangélique un label reconnu par tous, bon gré mal gré.

 


[1] Maffesoli M., La part du Diable, Précis de subversion post-moderne, Paris, Flammarion, 2002, Le modèle « religieux », pp. 148 à 156.

[2] Renan E., Marc Aurèle, ou la fin du monde antique, Paris, Le livre de poche, 1984, pp. 317-318.

[3] « Le judaïsme fut la première religion à enseigner le monothéisme, croyance en un seul dieu, qu’exprime la prière la plus aimée des juifs : Shema Israël (« Ecoute Israël ») : YHWH est notre Dieu, YHWH est Un (Deutéronome, VI, 4). » AXIS, L’univers documentaire, Dossiers, Hachette, vol. 6, Le Livre de paris, 1993, p. 70.

[4] Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, Le prosélytisme dans la diaspora, p. 519.

[5] Il faut s’entendre sur ce mot. « Prosélytisme », du latin proselytus lui-même provenant du grec  prosêlutos, signifie ‘étranger’ ou ‘nouveau venu dans un pays’, de proselensesthai, forme de proserhesthai, de pros, et erkesthai « aller ». Pour les juifs anciens, un prosélyte était un païen qui s’était converti au judaïsme. Par analogie, on a utilisé ce mot pour désigner toute personne nouvellement convertie à une religion. Par extension, et d’une manière souvent péjorative, on a fini par assimiler prosélyte à partisan, adepte gagné à une secte, à un parti, à un mouvement, à une opinion.

[6] Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, Le prosélytisme dans la diaspora, p. 519.

[7] Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, Le prosélytisme dans la diaspora, pp. 518-519.

[8] « Le terme de rabbi (de rav, grand, d’où rabbi, mon maître) ne devint un  terme défini qu’après la destruction du Temple. » Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, 2. Les rabbins, pp. 485 – 495.  Il est à noter que les Témoins de Jéhovah appellent souvent Jésus-Christ ‘Le grand Enseignant’.

[9] JE, Actes des Apôtres, chapitre 1, versets 7 et  8.

[10] JE, évangile selon Matthieu, chapitre 24, verset 14.

[11] Le mot grec άποστόλους signifie littéralement envoyés.

[12] On pense que c’est à Antioche de Syrie vers l’an 43 de notre ère que, pour la première fois, le groupe des suiveurs du Christ fut appelé Χριστιανούς, chrétiens. « The name was first given at Antioch, about A.D. 43, and apparently by foes rather than friends (Acts 11:26). Though destined ultimately to become universal, yet it took root so slowly that it is found only twice again in the N. T., once in the mouth of Agrippa II, when Paul preached repentance and remission of sins through Jesus and testified to the resurrection of Christ (Acts 26:28), and once in a letter from Peter to comfort the faithful whose adherence to Christ brought persecution upon them (I Peter 4: 16). » Davis J., Snyder Gehman H., The Westminster Dictionary of the Bible, Londres et New York, Collin’s Clear – Type Press, 1944, p. 101.

[13] Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, La propagande des Apôtres chrétiens,  p. 520.

[14] Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, Le problème sociologique, p. 15.

[15] Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, La propagande des Apôtres chrétiens,  p. 521.

[16] Weber M., Le judaïsme antique, Paris, Plon, Agora Les classiques, collection dirigée par François Laurent, 1998, La propagande des Apôtres chrétiens,  p. 524.

[17] Droit canonique, livre III, titre II, canons 781 à 792.

 

  Référence universitaire pour citer cet article :

- Barbey Ph., Un charisme de conversion selon Max Weber, Focus sociologique, consulté le [date], http://barbey.jimdo.com/max-weber-et-les-charismes/un-charisme-de-conversion/.


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