Les Témoins de Jéhovah en Russie

 [mise à jour 21/04/2017]

 

Une résistance spirituelle pour la reconnaissance cultuelle

du christianisme non trinitaire

 

Des milliers de Témoins de Jéhovah attendaient impatiemment l’instauration de la liberté religieuse en Russie. En 1990, 17.454 Témoins de Jéhovah originaires d’Union soviétique étaient présents en Pologne, à l’assemblée de Varsovie. Le 27 mars 1991, le « Centre administratif des organisations religieuses des Témoins de Jéhovah en URSS » était enregistré dans un document signé à Moscou par le ministre de la Justice de la République de Russie (République soviétique fédérative socialiste de Russie - RSFSR).

 

Le but de l’Association ainsi constituée est le suivant : « Le but de l’organisation religieuse est d’accomplir l’œuvre religieuse consistant à faire connaître le nom de Jéhovah Dieu et les dispositions qu’il a prises avec amour en faveur de l’humanité par l’entremise de son Royaume céleste confié à Jésus Christ. »

 

Les moyens de l’Association, énumérés dans la déclaration, pour atteindre ses buts sont les suivants : prédication en public et de maison en maison, enseignement des vérités bibliques aux gens désireux d’écouter, études gratuites de la Bible dirigées à l’aide de publications bibliques,  traduction, importation, édition, impression et distribution de Bibles. Le document décrit le fonctionnement de l’œuvre des Témoins de Jéhovah : direction par le Collège central, congrégations dirigées par un collège d’anciens, Comité directeur [du bureau national] de sept membres,  surveillants de circonscription et de district.

 

Cinq des sept membres du Comité directeur et cinq anciens de longue date signent ce document qui est ensuite  authentifié par le chef du service de l’enregistrement des associations publiques et religieuses. Milton Henschel et Theodore Jaracz, membres du Collège central des Témoins de Jéhovah, sont également présents à cet événement historique. Des organisations reconnues par la R.S.F.S.R., celle des Témoins de Jéhovah est la première à recevoir son document officiel d’enregistrement.

 

Mais le 20 juin 1996, les services du procureur général de Moscou commencent à instruire une affaire introduite par le Comité pour la protection de la jeunesse contre les fausses religions, une association anti-secte. Faute d’éléments probants se rapportant à cette plainte au sujet des Témoins de Jéhovah, la procédure est abandonnée mais sans cesse relancée par ledit Comité. Durant cette même période, l’Eglise orthodoxe russe s’engage dans une violente compagne de propagande anti-Témoins de Jéhovah.[1]

 

Parallèlement, en 1997, une loi sur la liberté de conscience et d’association religieuse était votée. Elle reconnaissait explicitement comme seules religions « traditionnelles » en Russie, le judaïsme, le bouddhisme, l’islam et le christianisme, avec une place privilégiée pour l’Eglise orthodoxe.  Toutes les organisations et communautés religieuses devaient se faire réenregistrer avant le 31 décembre 2000. Faute de quoi, « ces organisations n’auront plus le droit de célébrer des services dans les lieux publics, de distribuer de la littérature religieuse ou d’être propriétaire. »[2] Au début de 1999, le procès contre les Témoins de Jéhovah reprenait mais était suspendu dès le 12 mars. Cependant,  le 29 avril 1999, le ministère russe de la Justice délivrait le certificat d’enregistrement du « Centre administratif des Témoins de Jéhovah de Russie ».[3] Mais le procès mené par les anti-sectes contre les Témoins de Jéhovah était réouvert le 6 février 2001.

 

Le 23 février, le tribunal de Moscou accordait le droit aux Témoins de Jéhovah de continuer leurs activités à Moscou. La juge du tribunal, Elena Prokhorytcheva, notifiera sa décision par écrit. Le Comité de défense contre les sectes annonçait son intention de faire appel.[4] 

 

Le Conseil de l’Europe rappelait à l’ordre le gouvernement russe. Celui-ci a en effet adhéré au Conseil de l'Europe. Le représentant russe pour les droits de l’Homme, nommé par la Douma pour une période de 5 ans, en l’occurrence Oleg Mironov avait estimé que la Russie ne « remplit pas entièrement » ses engagements envers le Conseil de l’Europe. Pour remplir ses obligations, la Russie devait « modifier sa législation concernant l’activité des forces de l’ordre et la liberté de conscience. » Le ministère russe des Affaires étrangères estimait que l’adhésion de la Russie au Conseil de l’Europe avait été un bon  choix et que sa participation à cette institution aidait Moscou à « instaurer les principaux droits et libertés de l’Homme qui sont les avantages essentiels acquis par les Russes au cours de dix dernières années. »[5]

 

Toutes ces démêlées administratives et judiciaires pour les Témoins de Jéhovah provoquées par les techniques procédurières des associations anti-sectes ne ralentissaient pourtant pas la progression très importante des Témoins de Jéhovah en Russie depuis leur premier enregistrement de 1991, comme le démontre le tableau suivant :

 

Progression des Témoins de Jéhovah en Russie [6]

 

 

 

Militants

Fidèles

Congrégations

[Assemblées de fidèles]

 

1992

15 pays

de l’ex URSS

 

66.211

173.473

663

1993

12 pays

de l’ex URSS

 

86.973

256.242

834

1994

11 pays

de l’ex URSS

 

62.158

204.131

521

1995

10 pays

de l’ex URSS

 

77.985

237.340

513

1996

1997

1998

1999

2000

2014

2015

2016

 

Fédération de Russie

67.082

89.043

100.012

107.711

114.284

171.268

175.615

171.828

194.322

231.176

254.612

259.093

267.617

292.058

294.180

293.933

 

492

626

760

904

1.028

2.480

2.547

2.315

  

 

Une résistance spirituelle pour la reconnaissance cultuelle chrétienne antitrinitaire

 

Le patriarche de Moscou et de toutes les Russies Alexis II ne se cachait pas d’être l’instigateur de cette forme de persécutions antireligieuses par décret. Il considèrait que la Russie est sa chasse gardée et il cherchait à éliminer la concurrence au nom de l’unité du peuple russe. « Les sectes cherchent à diviser notre peuple », « leur situation financière est bien meilleure que celle des religions traditionnelles de Russie »[7].

 

Sur le terrain, l’enregistrement prévu par la loi s’était révélé un simple prétexte pour pouvoir maintenant dissoudre les groupes non validés par l’Eglise orthodoxe. La loi sur les religions de 1997 prévoyait que seules les religions « traditionnelles » auraient droit de cité en Russie Orthodoxo-Poutinienne, à savoir le judaïsme, le bouddhisme, l’islam et le christianisme. Par christianisme, il faut comprendre orthodoxe russe. Bien que la constitution russe garantisse, en principe, l’égalité des religions, cette loi visait sournoisement à éliminer les groupes religieux minoritaires.

 

En effet, l’enregistrement était tellement compliqué qu’il fallait absolument un juriste qualifié pour pouvoir l’obtenir conformément à la loi. « En outre, les autorités locales sont souvent opposées à l’enregistrement de communautés qui ne sont pas considérées comme « traditionnelles en Russie », a déclaré à l’AFP un défenseur des droits de l’homme spécialiste de ces questions Lev Levinson »[8]. Comble de l’ironie, le Vatican a dénoncé cette loi comme injuste. Le catholicisme romain serait-t-il mis en difficulté par le catholicisme orthodoxe ? Allait-on assister à une guerre idéologique fratricide catholico-catholique ? En attendant, les droits des Témoins de Jéhovah étaient contestés et leur situation est aujourd’hui très compliquée. « La situation est encore plus complexe pour les Témoins de Jéhovah, assignés à quatre reprises devant un tribunal depuis 1996. »

 

Là encore, la responsabilité de l’Eglise orthodoxe est engagée. En effet, elle « dénonce le prosélytisme agressif »[9] des Témoins de Jéhovah. Autrement dit, les Témoins de Jéhovah peuvent, à la rigueur, exister, mais tout militantisme leur serait interdit. Hors, on a vu que le militantisme évangélique est une des caractéristiques de ce mouvement chrétien antitrinitaire. En attendant, l’Eglise orthodoxe est redevenue quasiment la religion officielle de la Russie. Vladimir Poutine mise sur l’orthodoxie pour asseoir son pouvoir. Même le chef du Parti communiste Guennadi Ziouganov, dont on pouvait douter de la sincérité,  proposait que l’Etat accorde à l’Eglise orthodoxe les privilèges et subventions propres à tout organisme officiel. Anatoli Krassikov, expert du Centre de recherches socio-religieuses de l’Institut de l’Europe, avertissait que  « si l’on arrive à transformer l’orthodoxie en idéologie, ce sera un retour au totalitarisme. »[10]

 

La suite a prouvé la justesse de ces propos. La Russie orthodoxe de Vladimir Poutine sombre dans le totalitarisme. Les média ont été bâillonnés. Les opposants ont été arrêtés. Les libertés de réunion restreintes. Pour obtenir un statut d'objecteur de conscience dans le cadre d'un service civil sur le modèle français (mais avec une durée de service civil double à celle du service militaire), « il faudra également « que les motifs de religion ou de conviction ne soient pas seulement déclarés, mais prouvés, afin d’empêcher les personnes concernées d’échapper au service militaire », déclarait le responsable de l’état-major russe [11].

 

Il est clair pour l'opinion internationale que Vladimir Poutine s'appuie sur le nationalisme et l'Eglise orthodoxe russe pour cimenter son pouvoir. Il a déclenché une guerre en Ukraine pour faire de son pays ce qu'il appelle une nouvelle Russie. Et dans l'ensemble, les russes le soutiennent. Mais, la communauté internationale réagit. L'Union Européenne condamne régulièrement la Russie dans des cas portés par les Témoins de Jéhovah. Des sanctions internationales sont prises. Le bras de fer continue. Il faut observer la situation des Témoins de Jéhovah pour savoir comment les choses évoluent au niveau du respect des droits de l'homme et de la démocratie en Fédération de Russie.

 

En 2014, la Russie orthodoxe exporte sa haine du christianisme antitinitaire jéhovéen en Ukraine. Les milices ukrainiennes pro-russes ont saisi les lieux de culte des Témoins de Jéhovah. Le combat engagé par Vladimir Poutine en Fédération de Russie est maintenant clairement exporté dans l'Est de l'Ukraine occupée. L'escalade se poursuit. L'Eglise orthodoxe réaffirme sa haine contre les Témoins de Jéhovah et arme idéologiquement le bras des milices ukrainiennes séparatistes qui ont saccagées les salles du Royaume des Témoins de Jéhovah ou les occupent comme cantonnement militaire, et ce en toute illégalité.[12]

 

Et, il fallait s'y attendre le procès étant déjà jugé par avance, les Témoins de Jéhovah ont été interdits en tant que religion en Russie pour "extrémisme". Le 20 avril 2017, la Cour suprême de Russie a déclaré toutes les organisations des Témoins de Jéhovah en Fédération de Russie interdites et leurs biens sont confisqués par l'Etat.[13] Les Témoins de Jéhovah feront appel de cette décision clairement illégale au plan du respect des droits de l'homme, ils perdront leur appel en Russie, feront appel auprès de la Cour européenne des droits de l'Homme - CEDH et gagneront, mais Vladimir Poutine, ou Dmitri Medvedev, ou son remplaçant et faire-valoir du moment, refusera d'appliquer le jugement, et le qualifiera de 'Diktat européen' que la nouvelle Russie n'a pas à appliquer.

 

L'Eglise orthodoxe et la Russie poutinienne, son alliée, pensent avoir gagner la partie mais elles oublient que les Témoins de Jéhovah sont passés maîtres dans l'art de la pratique de leur foi dans la clandestinité. Les Témoins de Jéhovah russes se sont préparés à cette décision il y a déjà plusieurs années. Ils sont sortis encore plus forts des interdictions et des persécutions provoqués par Hitler ou Staline. 

 

Le christianisme n'a jamais été aussi dynamique que lorsqu'il a été interdit et persécuté par les autorités romaines. Pour le régime impérial romain, les premiers chrétiens constituaient une menace pour l'ordre établi, ils refusaient de manger du sang, ils ne prêtaient pas allégeance à l'Etat, ils refusaient d'accomplir un service armé, ils prêchaient dans la paix la seconde venue du Christ comme Seigneur de justice pour le bien des humains, ils étaient donc "dangereux et extrémistes". Le christianisme existe toujours, le tout-puissant empire romain a disparu.

 

  

Pour suivre l'actualité juridique des Témoins de Jéhovah en Russie

http://www.jw.org/fr/actualites/juridique/par-region/russie/

 

Lire le dossier d'Amnesty international : Russie : Le gel des libertés. - mars 2015

http://stories.amnesty.fr/Amnesty-Stories-03/index.html?utm_source=emailing&utm_medium=email&utm_campaign=2015-03-28-AIStories_3_russie

 


[1] Komsomolskaya Pravda, 21 novembre 1998 : « Sur une période de deux ans seulement, l’Eglise orthodoxe russe a publié plus de dix livres, brochures et manuels ‘consacrés’ à la communauté jéhoviste. (…) Probablement avant tout parce que l’organisation [des Témoins de Jéhovah] a vu le nombre de ses membres décupler au cours des sept dernières années et que l’Eglise orthodoxe russe, comme toute autre organisation hiérarchique, n’aime pas la concurrence. »  

[2]  Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000.

[3]  Réveillez-vous ! , 22 avril 201, p. 14.

[4]  Les Témoins de Jéhovah ne seront pas interdits à Moscou ; Victoria Loguinova, Victoire des Témoins de Jéhovah devant la justice russe, Agence France Presse (AFP), Moscou, 23 février 2001.

[5] Conseil de l’Europe : Moscou ne « remplit pas entièrement » ses engagements (Mironov), Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 27 février 2001.

[6] sources : La Tour de Garde, 1er janvier 1993, p.1 ; La Tour de Garde, 1er janvier 1994, p.15 ; La Tour de Garde, 1er janvier 1995, p.15 ; La Tour de Garde, 1er janvier 1996, p.15 ; La Tour de Garde, 1er janvier 1997, p.20 ; La Tour de Garde, 1er janvier 1998, p.20 ; La Tour de Garde, 1er janvier 1999, p.14 ; La Tour de Garde, 1er janvier 2000, p.15 ; La Tour de Garde, 1er janvier 2001, p.19, Annuaire des Témoins de Jéhovah 2015.

[7]  Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000. 

[8] Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000.

[9] Sylvie Briand, Sectes et religions en Russie, le couperet tombe dimanche, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 29 décembre 2000.

[10] Nicolas Miletitch, L’Eglise orthodoxe presque religion d’Etat en Russie avec Poutine, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 5 mars 2001.

[11] Les militaires russes donnent la chasse aux insoumis, Agence France Presse (AFP), Moscou, communiqué du 30 mars 2001.

[12] 13 février 2015 / UKRAINE - Des édifices religieux saisis dans l’est de l’Ukraine. 

http://www.jw.org/fr/actualites/juridique/par-region/ukraine/donetsk-louhansk-edifices-religieux-saisis/

[13] EURONEWS : Les Témoins de jéhovah interdits en Russie, 21/04/2017.

http://fr.euronews.com/2017/04/20/les-temoins-de-jehovah-interdits-en-russie

 

 

Référence universitaire pour citer cet article :

- Barbey Ph., Les Témoins de Jéhovah en Russie, une résistance spirituelle pour la reconnaissance cultuelle du christianisme non trinitaire, Focus sociologique, consulté le [date], http://barbey.jimdo.com/relations-avec-les-etats/russie/.

Société des Amis des Sciences Religieuses

Observatoire Européen des Religions et de la Laïcité


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